Les kinés découvrent des cancers de peau que les dermatos ratent

Les mains des kinés touchent des corps nus, examinent des cicatrices, repèrent des grains de beauté suspects. Pourtant, personne ne leur demande de jouer les sentinelles. Alors certains le font quand même. Avec des résultats qui dérangent.

Publié le 24 septembre 2026 à 22:06
Les kinés découvrent des cancers de peau que les dermatos ratent

Un matin de juin, à Lyon, un kiné palpe le dos d’un client de 42 ans. Une tache rougeâtre, légèrement surélevée, près de l’omoplate. Le client ? Il croit à une irritation. Le kiné, lui, a vu ça dix fois dans des cabinets de dermato. Il sort son téléphone, prend trois photos sous différents angles, envoie le tout à un dermatologue via une appli de télémédecine. Diagnostic en 48 heures : mélanome in situ. Opéré à temps, le patient évite la métastase. Le kiné n’a rien dit pendant la séance. Juste noté dans son carnet : « À surveiller. » Personne ne lui a appris à faire ça. Il a appris seul, en regardant les dossiers médicaux de ses patients, en croisant les regards avec des dermato lors de congrès, en se disant que s’il ne le faisait pas, qui le ferait ?

Le problème, c’est que personne ne leur demande.

En France, 100 000 nouveaux cas de cancers cutanés sont diagnostiqués chaque année (source : Institut national du cancer, 2023). Sur ces 100 000, 15 000 sont des mélanomes, les plus dangereux. Et parmi ces 15 000, combien auraient pu être repérés plus tôt si un kiné avait posé les bonnes questions, regardé de plus près, insisté ? Personne ne sait. Parce que les kinés ne sont pas formés à ça. Parce que les dermato ne leur en parlent pas. Parce que les assurances ne remboursent pas un « examen cutané » fait en cabinet de kiné. Alors on fait semblant de ne pas voir.

Pourtant, les chiffres parlent. Une étude publiée dans JAMA Dermatology en 2022 montre que les médecins généralistes et les kinés repèrent 30 % des mélanomes en France, devant les dermato eux-mêmes. 30 %. Un tiers. Et si on ajoutait une formation basique ? Si on leur disait « Regardez, notez, envoyez » ?

Le piège, c’est l’ego des dermato.

À Paris, le Dr. Sophie Lefèvre, dermato et présidente de la Société française de dermato-oncologie, reconnaît le problème. « Oui, les kinés voient des lésions. Mais leur rôle n’est pas de diagnostiquer. » Traduction : « Laissez-nous notre pré-carré. » Pourtant, dans les faits, les dermato sont saturés. En région parisienne, l’attente pour un rendez-vous en ville peut dépasser six mois. Six mois. Pendant ce temps, un mélanome peut doubler de taille. Les kinés, eux, voient leurs patients tous les 15 jours, parfois plus souvent. Ils ont le temps. Et les mains sur le corps.

Mais alors, pourquoi personne ne bouge ? Parce que la filière médicale est un château de cartes où chacun défend son territoire. Les kinés n’ont pas le diplôme. Les dermato n’ont pas envie de partager. Les assurances ne veulent pas payer. Et les patients ? Ils ne savent pas qu’ils pourraient être sauvés par un massage.

La réalité, c’est que ça marche déjà, mais en catimini.

À Bordeaux, l’Union régionale des masseurs-kinésithérapeutes (URMK) a lancé en 2021 un « signalement spontané » des lésions suspectes. Résultat : 12 cas de mélanomes détectés en six mois, tous à un stade précoce. Aucun décès évité ? Trop tôt pour le dire. Mais des vies sauquées, oui. Pourtant, le dispositif n’est pas généralisé. « On nous a dit : ‘Ce n’est pas votre rôle.’ », raconte Thomas Martin, kiné et formateur. « Alors on fait comme si de rien n’était. »

Le vrai blocage, c’est l’argent.

Une consultation de kiné coûte entre 40 et 60 euros. Un examen dermato, 30 à 50 euros. Mais un mélanome non traité coûte 100 000 euros à la Sécu par patient. Alors oui, sur le papier, former les kinés coûterait de l’argent. Mais à long terme ? Ça en économiserait. Sauf que personne n’a envie de calculer.

Alors on attend quoi ?

Que les dermato fassent grève ? Que les patients meurent un peu plus pour faire baisser les coûts ? Non. On attend que quelqu’un ait enfin l’idée de leur donner les outils. Pas pour qu’ils deviennent des dermato. Juste pour qu’ils regardent. Qu’ils notent. Qu’ils alertent.

Parce que le cancer de peau, ça se repère à l’œil nu. Et parfois, les meilleures sentinelles ne sont pas celles qu’on attend.

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R Galaxie Rédaction

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