Le chiffre que les dermatos évitent d’aborder
En Occitanie, 30 % des mélanomes sont diagnostiqués à un stade avancé, selon les données de la région pour 2022. Un taux supérieur à la moyenne nationale, et qui ne baisse pas. Pourtant, depuis deux ans, les kinésithérapeutes peuvent jouer les premiers maillons du dépistage. Patrick Saut, président de l’URPS kinés Occitanie, résume la situation en une phrase : « On est des lanceurs d’alerte, mais personne ne nous écoute vraiment. »
L’idée est pourtant logique. Un kiné voit des patients en grande proximité, souvent nus ou en sous-vêtements, pendant des séances qui durent. Une tache suspecte sur l’épaule, dans le dos, ou même sur les pieds ? Il la repère. Il en parle. Et depuis 2023, il peut transmettre une photo à un dermatologue via une plateforme sécurisée. Le spécialiste valide ou infirme le doute en 48 heures. « On évite des erreurs de diagnostic, et on gagne du temps », explique Saut. Sauf que ce temps gagné, personne ne semble vouloir le mesurer.
Le problème ? Les dermatologues ne sont pas obligés de répondre.
La téléexpertise fonctionne comme un service public : vous envoyez une demande, et vous attendez. Sauf que dans ce cas, l’attente peut durer. « Parfois, ça traîne », reconnaît un kiné du Tarn, qui préfère garder l’anonymat. « Un patient a attendu trois semaines pour avoir un avis. Trois semaines où il stressait, où il se demandait s’il fallait déjà consulter ailleurs. » La plateforme, gérée par l’Assurance Maladie, ne donne pas de délai garanti. « On nous dit de patienter, mais on ne nous dit pas combien de temps », ajoute Saut. Un silence qui en dit long sur les priorités.
Pourquoi les patients ne savent pas que ça existe ?
L’expérimentation est censée couvrir 1,5 million de patients en Occitanie. Dans les faits, elle reste confidentielle. « Les gens croient encore que seul un dermatologue peut dépister un mélanome », constate Saut. Pourtant, les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) sont claires : « Tout professionnel de santé formé peut participer au dépistage organisé. » Sauf que personne ne forme les kinés. « On apprend sur le terrain, avec des fiches mémo et des formations en ligne », précise un kiné de Nîmes. « Ce n’est pas idéal, mais c’est mieux que rien. »
Le vrai blocage ? Les dermatologues. « Ils ne veulent pas qu’on leur vole des patients », lâche un praticien sous couvert d’anonymat. « Ils disent qu’on n’est pas assez formés, qu’on peut faire des erreurs. » Sauf que les erreurs, justement, c’est ce que la téléexpertise limite. « Un kiné ne prescrit pas un traitement, il alerte », rappelle Saut. « Mais eux, ils préfèrent garder le monopole. »
Ce que cache la lenteur des réponses
Derrière les délais, il y a une réalité plus gênante : le manque de dermatologues. En Occitanie, le déserts médical s’étend. « Dans l’Aude, il faut parfois attendre six mois pour voir un spécialiste », confie un kiné de Carcassonne. « Avec la téléexpertise, on évite que les patients abandonnent entre-temps. » Sauf que les dermatologues, eux, ne sont pas incités à répondre vite. « Leur rémunération ne dépend pas du délai », explique un source proche du dossier. « Donc ils répondent quand ils peuvent. »
Le système est conçu pour fonctionner comme une aide, pas comme une solution. « On est des relais, pas des remplaçants », insiste Saut. « Mais si les dermatos ne jouent pas le jeu, à quoi bon ? »
L’Occitanie, laboratoire d’un échec national ?
Cette expérimentation devait servir de modèle. Deux ans plus tard, elle reste cantonnée à une région. « Pourquoi pas ailleurs ? Parce que les ordres professionnels résistent », analyse un oncologue toulousain. « Les kinés, les podologues, les infirmiers… Tout le monde peut dépister. Mais les dermatos ne veulent pas lâcher leur pré-carré. »
Le paradoxe ? Les patients en ont rien à faire. « La plupart ne savent même pas que leur kiné peut les aider », regrette Saut. « Ils vont chez le médecin traitant, qui les oriente vers un dermatologue, et hop : six mois d’attente. » Pendant ce temps, un mélanome évolue. Et les 30 % de diagnostics tardifs, en Occitanie, continuent de peser sur les statistiques.
La vraie question n’est pas technique. C’est politique.
Qui décide des parcours de soins ? Qui bloque les innovations ? Et surtout : qui paiera les erreurs quand un mélanome aura été détecté trop tard, parce qu’un kiné a alerté… mais que personne n’a écouté ?