Un limogeage qui pèse encore 20 ans après
En 2004, Mikhaïl Kassianov, alors premier ministre de Russie, était viré par Vladimir Poutine. Officiellement, pour des désaccords sur la politique économique. Officieusement, parce qu’il défendait un rapprochement avec l’Occident, une ligne que le Kremlin jugeait trop molle. Vingt ans plus tard, Kassianov, aujourd’hui à la tête du parti Yabloko (opposition modérée), assume ses critiques : « L’invasion de l’Ukraine était une erreur stratégique. Point. » Il l’a répété dans une interview à Meduza début juin, sans détour. Pourtant, à Moscou, on fait semblant de ne pas entendre. Ou pire : on traite ces mots d’ « ingérence occidentale ».
Pourquoi ce déni ? Parce que reconnaître l’erreur, c’est admettre que le système Poutine a échoué. Et ça, personne au Kremlin ne veut l’entendre.
L’Ukraine, miroir brisé de la Russie
Kassianov n’est pas un opposant de la première heure. Sous Eltsine, il était l’un des piliers du pouvoir, un technocrate respecté. Mais après son limogeage, il a vu ce que le régime de Poutine devenait vraiment : un système où la peur remplace la raison. « Poutine a construit son pouvoir sur l’idée que la Russie était encerclée, traquée par l’Occident », explique-t-il. « L’Ukraine était le dernier territoire où il pouvait jouer les sauveurs. » Sauf que l’Ukraine a tenu. Et que la Russie, elle, saigne.
Les chiffres parlent : selon l’ONU, plus de 50 000 soldats russes tués ou blessés en deux ans. Les sanctions économiques ont fait chuter le PIB de 2,1 % en 2023 (Banque mondiale). Et l’opinion publique ? Les sondages Levada Center (dernier indépendant avant sa fermeture forcée) montraient déjà en 2022 que 60 % des Russes considéraient la guerre comme une « erreur ». Pourtant, le Kremlin maintient le discours : « Nous gagnons. L’Ukraine est faible. » Une répétition qui sonne comme un aveu d’impuissance.
Le piège de la propagande
Le vrai problème, c’est que Poutine ne peut pas reculer. Reconnaître l’échec, ce serait admettre que son régime repose sur du vent. Alors on serre les rangs. Les médias d’État diabolisent Kassianov. Les opposants sont emprisonnés ou exilés. Même les anciens alliés de Poutine, comme l’oligarque Mikhail Khodorkovski (en prison depuis 2010), gardent le silence. Parce qu’aujourd’hui, en Russie, la seule vérité autorisée, c’est celle du Kremlin.
Pourtant, Kassianov persiste. « La guerre en Ukraine est un gouffre financier, humain et moral », martèle-t-il. « Et Poutine le sait. » Sauf qu’il préfère regarder ailleurs. Comme s’il avait peur de voir son propre reflet.
Ce que ça change (ou pas)
Est-ce que ces mots vont faire bouger les lignes ? Peu probable. Le régime russe est trop verrouillé. Mais ils révèlent une fissure : même parmi les anciens soutiens de Poutine, la défiance grandit. En 2024, avec les élections législatives approchant, le Kremlin va encore durcir le ton. Les opposants seront muselés. Les critiques exilées. Kassianov, lui, continuera de parler. Parce que quelqu’un doit bien le faire.
La vraie question n’est pas « Pourquoi Poutine nie-t-il son échec ? », mais « Jusqu’à quand les Russes accepteront-ils de mentir avec lui ? » La réponse, elle, se joue ailleurs. Dans les usines, les familles endeuillées, les villes fantômes de Donbass. Là où les mots de Kassianov résonnent comme un écho lointain, et désespéré.