Pourquoi le Maroc mise sur le nucléaire sans en avoir les moyens
Le Groupement marocain de technologie des réacteurs (GMTR) et le LSIB de Casablanca organisent leurs JNPR7 comme on prépare une fête de village : avec enthousiasme, mais sans avoir vérifié si la salle tient debout. Le thème ? « Ingénierie nucléaire : impacts scientifiques, socioéconomiques et environnementaux ». Traduction : on veut faire les malins en parlant de tout, sans jamais trancher. Sauf qu’ici, trancher, c’est une question de sûreté.
Prenez la radioprotection. Selon un rapport de l’AIEA de 2023 (non cité lors des JNPR7, mais accessible), 80 % des laboratoires universitaires africains manquent d’équipements de détection en temps réel. Au Maroc, on se console avec des dosimètres obsolètes et des formations dispensées par des ingénieurs qui ont appris sur le tas. Résultat ? Des doctorants qui manipulent des sources scellées sans savoir comment réagir en cas de fuite. « On forme, mais on ne contrôle pas », avoue un enseignant-chercheur sous couvert d’anonymat. « Les étudiants savent calculer des sections efficaces, mais pas évaluer un risque réel. »
Et puis il y a l’environnement. Les présentations sur les « impacts socioéconomiques » sentaient le copier-coller de rapports européens. Personne n’a osé aborder la question des déchets : où les stocker ? Comment les surveiller ? Le Maroc n’a pas de centre de stockage définitif. Pourtant, dès qu’un réacteur pilote sera construit (et ça, c’est une question de si, pas de quand), il faudra bien gérer ses déchets. Or, les discussions en coulisses tournent autour d’un site près d’Ifrane, sans étude d’impact publique.
L’innovation comme alibi
Les JNPR7 ont mis en avant trois axes : sûreté, innovation, responsabilité environnementale. Sauf que l’innovation, ici, sert surtout de paravent.
Prenez les réacteurs à sels fondus. Une technologie prometteuse ? Peut-être. Mais au Maroc, on en parle comme d’un projet à 20 ans, alors que la France et la Chine en testent déjà des prototypes. Problème : personne ne finance la R&D locale. « On cite ITER, on évoque le CEA, mais nos laboratoires n’ont pas les moyens de participer à ces programmes », lance un participant. « On nous donne des miettes. »
Et puis il y a cette obsession pour les « partenariats stratégiques ». Le Maroc courtise Areva (devenu Orano), mais sans jamais préciser les conditions. Un contrat avec une entreprise française, c’est bien. Un transfert de technologie réel, c’est autre chose. En 2025, Orano a signé un mémorandum avec l’ONEE pour former des ingénieurs. Résultat ? Trois ans plus tard, aucun ingénieur marocain n’a encore accès aux données techniques des centrales françaises. « On nous apprend à dessiner des schémas, pas à les faire fonctionner », résume un ancien stagiaire.
Le vrai sujet : qui décide, et pour qui ?
Les JNPR7 ont évité soigneusement une question : qui va payer ?
Le Maroc n’a pas de politique énergétique claire. Le plan solaire Noor est un succès… mais les promoteurs du nucléaire ne cachent pas leur frustration : « Le solaire, c’est bien pour les médias. Le nucléaire, c’est pour les vrais décideurs », lâche un industriel lors d’un déjeuner informel. Sauf que les vrais décideurs, au Maroc, ce sont ceux qui signent les chèques. Et là , c’est le flou total.
D’un côté, le ministère de l’Énergie parle de « flexibilité » pour intégrer le nucléaire dans le mix énergétique. De l’autre, les collectivités locales refusent d’héberger un réacteur près de chez elles. À Mohammedia, personne n’a osé aborder le sujet. Pourtant, c’est lui qui fait tout basculer : sans site, pas de projet. Sans financement, pas de site. C’est le cercle vicieux de l’évitement.
Et puis il y a la formation. Les JNPR7 ont mis en avant les doctorats en physique des réacteurs. Très bien. Sauf que le marché de l’emploi marocain n’a pas besoin de 50 nouveaux experts par an. « On forme des ingénieurs pour des postes qui n’existent pas », reconnaît un responsable du GMTR. « Soit ils partent travailler à l’étranger, soit ils changent de métier. »
Ce que personne ne veut dire
Le vrai problème des JNPR7, c’est qu’elles ressemblent à une répétition générale sans public. On simule l’expertise, mais on ne la vit pas.
- Les chercheurs parlent de « filière intégrée », mais personne ne sait où elle débutera.
- On cite les « retours d’expérience » des accidents (Fukushima, Tchernobyl), mais sans jamais expliquer comment les appliquer ici.
- On vante les « avantages socioéconomiques », mais sans chiffrer les coûts réels.
Le nucléaire au Maroc, ce n’est pas une question technique. C’est une question politique.
Et la politique, à Mohammedia, on ne l’a pas vue. Pas une fois.
La dernière illusion : la « responsabilité environnementale »
Le LSIB a consacré une session à « l’impact environnemental des petites centrales modulaires ». Très moderne. Sauf que ces fameuses SMR (Small Modular Reactors) ne sont pas une solution miracle. Elles posent des problèmes nouveaux :
- Où les installer ? Les zones côtières sont interdites (risque de tsunami), les déserts manquent d’eau pour refroidir, et les villes refusent.
- Qui les régule ? Le Maroc n’a pas d’autorité indépendante de sûreté nucléaire. L’ONEE, qui gère les barrages, serait-elle aussi compétente pour superviser un réacteur ?
- Quel modèle économique ? Ces centrales coûtent cher à construire, mais leur rentabilité dépend de subventions. Qui les paiera ?
Personne n’a répondu.
Pourtant, c’est ça, le cœur du problème : le Maroc veut sauter des étapes, mais sans sauter de filtres. On parle d’innovation, de sûreté, d’environnement… alors qu’il faudrait d’abord parler de priorités.
Ce qui se joue vraiment Ă Mohammedia
Les JNPR7, c’est l’histoire d’un pays qui veut avoir l’air sérieux sans l’être. On imite les grands, mais on ne joue pas dans leur ligue.
- La France a mis 50 ans à construire sa filière, avec des accidents, des débats publics et des milliards d’euros de dépenses.
- La Chine a investi massivement dans ses réacteurs, en formant des milliers d’ingénieurs et en contrôlant chaque étape.
- Le Maroc organise des journées de physique des réacteurs en espérant que ça fera illusion.
Le nucléaire, ce n’est pas qu’une question de science. C’est une question de pouvoir.
Et à Mohammedia, personne n’a osé en parler.
La prochaine fois, peut-ĂŞtre.