Un chantier qui sent la rouille et l’oubli
Le réacteur A2, c’est l’enfant terrible de Chinon. Construit dans les années 1960, il a fonctionné pendant près de 25 ans avant d’être arrêté, comme ses jumeaux A1 et A3, pour des raisons économiques. Depuis, il dort sous une bâche, entouré de ses congénères à l’abandon. EDF parle de « déconstruction », un mot qui sonne mieux que « démolition ». Mais sur place, les ouvriers savent que ce ne sera pas une partie de plaisir.
Pourquoi ? Parce que démanteler un réacteur, surtout un vieux modèle comme celui-là, c’est comme démonter une horloge suisse… si elle avait passé trois décennies à rouiller dans un grenier humide. Les matériaux sont corrodés, les plans d’origine ont disparu ou sont illisibles, et les normes de sécurité ont changé. EDF a déjà dû adapter ses méthodes pour le réacteur A1, démantelé entre 2015 et 2023. Avec l’A2, les défis seront encore plus grands.
Et puis, il y a la question des déchets. Combien de tonnes de béton contaminé ? Combien de mètres cubes de métaux radioactifs ? Personne ne peut répondre avec certitude. Les dossiers des années 1960 étaient… disons, moins précis que ceux d’aujourd’hui. Les techniciens devront donc improviser, en permanence.
Le coût, ce gros mot jamais cité
EDF ne donne pas de chiffre exact pour le démantèlement de l’A2. On sait seulement que le budget global pour les trois réacteurs UNGG (dont fait partie l’A2) est estimé à 1,5 milliard d’euros. Soit environ 500 millions par réacteur. Un montant qui fait sourire les spécialistes.
« C’est une fourchette basse, même pour un optimiste », estime un ingénieur du CEA sous couvert d’anonymat. « Les imprévus, ça coûte cher. Et là, il y a de quoi en avoir. » Les retards sur le démantèlement de l’A1 (qui a pris huit ans au lieu des six prévus) ont déjà alourdi la facture. L’A2, avec son état de délabrement avancé, risque de suivre la même courbe.
Pourtant, EDF refuse de s’engager sur des délais ou des budgets précis. « Nous travaillons en mode agile », a déclaré un porte-parole, une formule qui en dit long sur l’incertitude du dossier. Agile, oui. Mais pour qui ? Pas pour les contribuables, en tout cas, qui paieront l’addition.
Le vrai problème : et après ?
Démanteler un réacteur, c’est une chose. Gérer ses déchets, en c’est une autre. L’A2 contient des matériaux faiblement et moyennement radioactifs, mais aussi des composants plus dangereux, comme le graphite des modérateurs. Où tout ça va-t-il finir ?
La France mise sur le site de Bure, dans la Meuse, pour stocker ses déchets de haute activité. Mais Bure, c’est un gouffre financier et technique qui traîne depuis des décennies. Et même si le projet aboutit un jour, il ne sera pas prêt pour accueillir les déchets de l’A2 avant 2050 au mieux. Donc, pendant des décennies, ces matériaux vont traîner quelque part, sous surveillance, en attendant une solution qui n’existe pas encore.
EDF parle de « solutions innovantes ». En attendant, les déchets s’entassent. Et personne ne sait vraiment ce qu’on va faire d’eux.
Le nucléaire français à l’épreuve de ses vieux os
Le démantèlement de l’A2, c’est bien plus qu’un chantier. C’est un test. Un test pour voir si la France sait vraiment gérer la fin de vie de ses centrales. Un test pour savoir si EDF peut tenir ses promesses sans se faire engloutir par les coûts. Et surtout, un test pour l’avenir du nucléaire dans le pays.
Parce que Chinon, ce n’est pas un cas isolé. Il y a aussi Fessenheim, qui a fermé en 2020, et dont le démantèlement vient de commencer. Il y a les réacteurs de 900 MW qui approchent de la fin de leur vie utile. Et puis il y a l’EPR de Flamanville, qui coûte une fortune et qui ne produit presque rien.
Si EDF échoue sur l’A2, ce ne sera pas juste un problème local. Ce sera un symbole : celui d’un nucléaire français qui s’accroche à son passé sans savoir comment s’en débarrasser.
La question qui tue
Alors, pourquoi s’embêter à démanteler l’A2 ? Pourquoi ne pas tout laisser là, sous une bâche, comme on l’a fait pendant des décennies ?
La réponse, c’est simple : parce que la France a signé des traités internationaux qui l’obligent à nettoyer ses sites nucléaires. Parce que laisser pourrir ces réacteurs, c’est prendre le risque de voir des fuites, des contaminations, des accidents. Et parce que, tôt ou tard, il faudra bien payer l’addition.
Sauf que personne ne veut en parler. Pas EDF, qui minimise les risques. Pas les politiques, qui préfèrent parler d’éoliennes et de solaire. Pas les médias, qui trouvent ça « technique » et donc ennuyeux.
Pourtant, c’est là que se joue une partie de l’avenir énergétique de la France. Pas dans les nouveaux réacteurs, pas dans les promesses vertes, mais dans cette vieille carcasse de métal et de béton, quelque part en Touraine.
Et si on échoue là-dessus, on échouera partout.
Le dernier mot (qui ne sera pas entendu)
EDF va commencer les gros travaux d’ici 2025. D’ici là, l’A2 continuera de rouiller, comme un fantôme industriel. Personne ne viendra le voir. Personne ne s’en souciera vraiment.
Sauf vous. Parce que c’est votre argent qui va payer. Et que c’est votre avenir qui est en jeu.
Alors, on attend des miracles ? Ou on se prépare au pire ?