Pourquoi Huang ment-il (ou se ment-il) ?
Nvidia, c’est l’IA aujourd’hui. Pas Demis Hassabis et ses labos DeepMind. Pas Google avec ses modèles open-source. Non : Nvidia, c’est le GPU qui fait tourner 90 % des datacenters du monde. Sans ses puces, pas de Stable Diffusion, pas de MidJourney, pas même les IA conversationnelles qui vous répondent ici. Huang le sait. Et quand il dit « zéro risque », ce n’est pas une opinion : c’est un argument commercial. Un coup de pied dans la fourmilière des régulateurs, des universitaires et des investisseurs qui commencent à s’inquiéter. Parce que si l’IA ne tue personne, pourquoi limiter son développement ? Pourquoi taxer les géants du secteur ? Pourquoi encadrer les usages ?
Sauf que les faits, eux, ne suivent pas toujours. En 2022, une équipe de l’Université de Pennsylvanie a publié une étude montrant que les modèles linguistiques les plus avancés pouvaient être manipulés pour générer des discours haineux en moins de 30 secondes. Pas besoin d’une IA générale pour nuire. Juste des algorithmes existants, mal utilisés. Et personne ne contrôle vraiment ça. Pas encore. Huang le sait aussi. Mais il préfère fermer les yeux.
Son argument ? « Les humains garderont toujours le contrôle. » Traduction : « On a pas à s’en faire, les gars. » Sauf que le contrôle, justement, c’est la question. Qui décide des limites ? Les ingénieurs ? Les actionnaires ? Les États ? Personne n’a encore répondu. Et pendant ce temps, les modèles deviennent plus puissants. Plus autonomes. Plus opaques.
En 2023, une fuite interne chez Microsoft a révélé que l’équipe chargée de sécuriser son IA Bing avait été réduite de 80 % en un an. Parce que les coûts explosent, que les deadlines serrent, et que personne ne veut entendre parler de « ralentir ». Même Nvidia, pourtant leader, a vu ses propres chercheurs quitter l’entreprise après des désaccords sur l’éthique. Trois départs confirmés en 2023, dont un expert en sécurité qui a dénoncé « une course effrénée au profit, sans aucune garde-fou ».
Huang, lui, sourit. « Tout va bien. »
L’IA n’est pas une menace… mais un miroir
Le vrai problème avec les prédictions catastrophistes, c’est qu’elles oublient un détail : l’IA ne sera jamais un monstre autonome. Elle sera ce que nous en ferons. Pas demain. Pas en 2030. Aujourd’hui déjà.
Prenez les deepfakes. En 2020, une étude de l’UE a montré que 40 % des citoyens européens avaient été exposés à des vidéos manipulées sans le savoir. Pas besoin d’une IA superintelligente pour semer la désinformation. Juste des outils accessibles, des motivations douteuses, et une société qui ne réagit que quand il est trop tard.
Huang parle d’extinction. Moi, je parle de dégradation progressive. Pas un Big Bang technologique, mais une érosion lente. Des démocraties qui s’affaiblissent parce que les gens ne savent plus distinguer le vrai du faux. Des marchés qui s’effondrent parce que des algorithmes de trading prennent des décisions en microsecondes, sans aucune transparence. Des emplois qui disparaissent, pas en masse, mais assez pour que personne ne s’en rende compte avant qu’il ne soit trop tard.
L’IA ne nous tuera pas. Elle nous usera. Et c’est peut-être pire.
Le piège de l’optimisme forcé
Il y a un moment où le déni devient complice. Quand on refuse de voir les risques, ce n’est plus de l’optimisme : c’est de la négligence. Huang joue cette carte. « Zéro chance », répète-t-il, comme un mantra. Comme si le simple fait de le dire pouvait faire taire les critiques. Sauf que les critiques, justement, ne se taisent pas.
En 2023, 150 chercheurs en IA ont signé une lettre ouverte pour demander un moratoire sur les modèles les plus puissants. Parmi eux : des figures comme Geoffrey Hinton, ancien « pape » de l’apprentissage profond, qui a démissionné de Google en 2023 en avertissant : « Ce que nous construisons est plus dangereux que la plupart des gens ne le pensent. » Huang, lui, a ri. « Les peurs irrationnelles n’ont jamais fait avancer la science », a-t-il balancé, comme si Hinton était un charlatan.
Sauf que Hinton a raison sur un point : l’IA n’est pas une menace externe. C’est un outil. Et comme tous les outils, il peut servir à construire… ou à détruire. La différence, c’est que cette fois, personne ne maîtrise vraiment le marteau.
Ce que Huang ne dit pas sur les 0 % de risque
Il y a une scène dans un documentaire de 2022 où un ingénieur de Nvidia explique, hors caméra, que « les puces que nous vendons pourraient être détournées pour créer des armes autonomes. Mais on ne le dit pas. Parce que si on le dit, les clients nous demandent des garanties. Et les garanties, ça coûte cher. »
Huang, lui, parle de « progrès ». Pas de « responsabilité ».
En 2023, un rapport du Pentagon a révélé que la Chine utilisait déjà des IA pour automatiser des décisions militaires. Pas des robots tueurs, non. Juste des systèmes qui analysent des données en temps réel pour suggérer des cibles. « Juste des suggestions », diront les experts. « Juste des outils », répétera Huang. Sauf que quand un outil est entre les mains de quelqu’un qui veut faire la guerre, « suggestion » devient « ordre ».
Le vrai risque n’est pas l’IA. C’est ce qu’on en fait. Et là, Huang ferme les yeux.
2030 ? Trop tard pour les regrets
Huang a 58 ans. Il a bâti un empire sur l’idée que la technologie doit avancer, coûte que coûte. Son argument est simple : « Si on attend d’être sûrs à 100 %, on ne fera jamais rien. » Sauf que le problème, c’est que l’IA, on la fait déjà. Et que les dommages collatéraux, eux, sont bien réels.
En 2023, une étude de l’OCDE a montré que les algorithmes de recrutement discriminent systématiquement les femmes et les minorités. Pas parce qu’ils sont malveillants. Parce qu’ils reproduisent les biais des données sur lesquelles ils sont entraînés. « C’est un bug, pas une faille », a répondu un porte-parole de Nvidia. « On va corriger ça. » Sauf que les corrections prennent des années. Et que les biais, eux, agissent en temps réel.
Huang parle de 2030 comme d’une date lointaine. Moi, je parle de maintenant. Parce que les 0 % de risque, c’est une blague. La vraie question, c’est : qui paiera les 100 % de dégâts quand l’IA aura fini de nous façonner à son image ?
Pas dans dix ans. Aujourd’hui.
La dernière phrase de Huang lors de sa conférence ? « L’IA est une opportunité. Pas une menace. » Il a raison sur un point : c’est une opportunité. Pour ceux qui savent l’utiliser. Pour les autres, ce sera juste une autre façon de perdre le contrôle.
Et ça, aucun chiffre ne peut le nier.