À 14h30 ce mercredi, les radars de Météo France clignotaient orange sur six départements. Pas de surprise : le Vaucluse, les Bouches-du-Rhône, le Var, l’Ardèche, l’Hérault et le Gard savent ce que ça veut dire. La Haute-Corse aussi, désormais. Des orages violents, des pluies diluviennes, des rivières qui montent comme des fusées. Et comme d’habitude, les prévisions sont là depuis des jours. Alors pourquoi les collectivités locales semblent-elles toujours prises au dépourvu ?
Le chiffre qui résume tout : 100 millions d’euros. C’est le coût moyen des inondations en France chaque année, selon l’assurance française (FFSA). En 2023, les dégâts ont dépassé les 1,2 milliard. Pourtant, les budgets alloués aux plans de prévention ? Ils stagnent. Pire : ils sont souvent détournés. À Montpellier, par exemple, la mairie a recentré ses crédits sur des projets phares plutôt que sur l’entretien des bassins de rétention. Résultat : quand l’Hérault a débordé en 2019, 30 000 personnes ont dû être évacuées. En 2024, on refait la même erreur.
Et puis il y a les zones rouges. Ces quartiers où l’eau stagne systématiquement. À Nîmes, c’est le quartier de Pont-du-Gard. À Marseille, c’est la plaine de la Durance. À Ajaccio, ce sont les abords du Gravona. On sait où ça va couler. On sait qui sera touché en premier. Pourtant, les plans d’évacuation ? Ils sont souvent obsolètes. Ou pire : inexistants. À Avignon, en 2022, les pompiers ont dû improviser l’évacuation de 500 personnes parce que les fichiers des habitants à risque n’étaient pas à jour.
Pourquoi personne ne tire la sonnette d’alarme ? Parce que les maires préfèrent attendre le dernier moment. Parce que les préfets hésitent à déclencher le plan ORSAN (l’outil d’urgence pour les crues) par peur des critiques. Parce que les citoyens, eux, s’habituent. « On a l’habitude, ça arrive tous les deux ans », entend-on souvent. Comme si c’était normal.
Mais ce qui est anormal, c’est que les mêmes zones soient toujours les premières submergées. Prenez le Gard : en 2002, 2014, 2020, 2023. À chaque fois, ce sont les mêmes villages, Anduze, Alès, Le Vigan, qui se retrouvent coupés du monde. Et à chaque fois, les routes sont bouchées, les écoles fermées, les commerces inondés. Pourtant, le département a reçu 15 millions d’euros de subventions pour la prévention des risques. Où est passé l’argent ?
L’Hérault, le département qui ment à ses habitants. Officiellement, le département est en vigilance orange pour crues. Officieusement, les services de l’État savent que l’Hérault pourrait dépasser les seuils de 2014, quand la rivière avait atteint 5,50 mètres, provoquant des dégâts estimés à 200 millions. Pourtant, les messages d’alerte sont flous. « Risque élevé », « surveillez les niveaux ». Pas de consignes claires. Pas d’itinéraires d’évacuation mis à jour. À Lodève, où la population est dense, les habitants se demandent : « Si ça monte comme en 2014, on fait quoi ? » La réponse ? Personne ne la connaît.
La Haute-Corse, le parent pauvre. Là-bas, on parle moins des crues que des glissements de terrain. Mais avec les pluies annoncées, les risques sont réels. À Bastia, les égouts déborderont à nouveau. À Corte, les routes de montagne seront coupées. Pourtant, la Corse n’a pas les moyens de ses ambitions. Le budget alloué à la gestion des risques ? Divisé par deux depuis 2020. Les pompiers corses, déjà en sous-effectif, devront gérer seuls les évacuations. « On est en train de jouer à la roulette russe », lance un sapeur-pompier de Bastia, sous le couvert de l’anonymat.
Ce que les préfets ne disent pas. Les cartes de vigilance sont là. Les bulletins météo aussi. Mais les préfets tergiversent. Pourquoi ? Parce que déclencher le plan ORSAN, c’est reconnaître l’échec des politiques locales. C’est admettre que les digues ne suffisent pas, que les stations de pompage sont vétustes, que les plans d’urgence sont des feuilles mortes. À Marseille, le préfet a attendu que les rues soient déjà inondées pour lancer l’alerte maximale. Résultat : des centaines de voitures abandonnées, des familles bloquées chez elles, des commerçants en colère.
*La vraie question n’est pas : « Est-ce que ça va inonder ? » C’est : « Qui va payer les dégâts ? » Parce que les assurances refusent de plus en plus de couvrir les risques inondations. Parce que l’État compense à moitié. Parce que les collectivités locales, elles, n’ont plus un rond. À Montpellier, après les inondations de 2023, la ville a dû emprunter 8 millions pour déblayer les rues. Où est passé l’argent des subventions européennes ? Personne ne sait.
Alors, que faire ?
- Exiger des cartes d’évacuation claires. Pas de « risque élevé » flou. Dire « Si la rivière dépasse 4 mètres, évacuez par la D608 ». Point.
- Arrêter de construire dans les zones inondables. Le gouvernement a interdit les permis de construire dans ces zones depuis 2012. Pourtant, à Montpellier, des promoteurs ont obtenu des dérogations. Pourquoi ? Parce que les maires ferment les yeux.
- Financer enfin la prévention. 100 millions par an pour les dégâts, 10 millions pour la prévention. C’est une honte.
- Sanctionner les collectivités négligentes. À quoi servent les contrôles de l’État si les mêmes erreurs se répètent ?
Le pire ? Ce n’est pas la pluie qui tue. C’est l’indifférence. Celle des élus qui promettent des solutions sans jamais les appliquer. Celle des citoyens qui s’habituent à l’inévitable. Celle des médias qui ne parlent des inondations que quand l’eau monte.
Alors aujourd’hui, à 14h30, alors que les radars clignotent orange, une question reste en suspens : qui va enfin assumer ?