120 millions de m³ d’eau en jeu avant la saison des pluies
Le 15 mars dernier, à 6h47, les vannes du barrage Oued El Makhazine, près de Ksar El Kebir, se sont ouvertes en cascade. Pas pour alimenter les champs ou les villes, mais pour simuler un déversement d’urgence. L’objectif ? Vérifier que l’ouvrage, construit il y a 50 ans, ne lâche pas sous la pression. Les techniciens de l’Agence du bassin hydraulique du Loukkos (ABHL) ont répété l’exercice trois fois de suite, avec des débits croissants. Résultat : les digues ont tenu. À peine.
Pourtant, personne ne s’en réjouit vraiment. Pas même à l’ABHL. Parce que ces tests interviennent après une saison 2022-2023 où les précipitations ont été 30 % supérieures à la moyenne (source : rapport annuel de l’ONHM). Et surtout, parce que les ingénieurs savent une chose : les barrages du Nord, vieillissants et mal entretenus, ne sont pas conçus pour encaissez deux hivers de suite à ce niveau. « On joue à la roulette russe », confie un cadre de l’agence sous couvert d’anonymat. « Les tests, c’est bien. Mais ça ne change rien à l’usure des matériaux. »
Pourquoi les vannes s’ouvrent-elles à vide ?
L’exercice du 15 mars n’était pas une panique. C’était un protocole. Depuis 2020, l’ABHL impose ces « lâchers de contrôle » avant chaque saison pluvieuse. L’idée ? Éviter que les barrages ne débordent en cas de crue soudaine. Problème : ces ouvrages datent pour la plupart des années 1970-1980. Leurs systèmes de régulation, eux, sont souvent des copier-coller des plans d’origine. « On a modernisé les capteurs, mais pas les fondations », explique un ancien directeur de l’ABHL, aujourd’hui en retraite. « Résultat : une digue peut tenir sous 120 m³/seconde aujourd’hui, mais pas demain. »
Pire : les budgets d’entretien sont en chute libre. Entre 2018 et 2023, les crédits alloués à la maintenance des barrages du Nord ont baissé de 42 % (données ABHL non publiées). L’argent, lui, part ailleurs. Vers les grands projets pharaoniques du Sud, vers les dessalinisateurs côtiers, vers les méga-barrages comme Al Massira. Les petits ouvrages, ceux qui protègent les vallées du Loukkos, du Sebou ou de l’Oum Errabiâ, se font oublier.
Ce que les rapports ne disent pas sur les fuites
Les tests de Ksar El Kebir ont été présentés comme un succès. Les médias locaux ont repris l’info sans sourciller. Pourtant, trois semaines plus tard, une fuite a été détectée sur le barrage de Sidi Saïd Maârouf, à une cinquantaine de kilomètres. Officiellement, il s’agissait d’une « infiltration localisée ». Officieusement, les riverains parlent d’un « trou de la taille d’un poing ». L’ABHL a promis des « réparations urgentes ». Personne ne sait quand elles auront lieu.
Le vrai problème, c’est que ces fuites ne sont pas des accidents. Ce sont des symptômes. Les barrages du Nord marocain souffrent d’un syndrome connu : le béton se dégrade, les joints en métal rouillent, et les joints de dilatation (ces bandes de caoutchouc censées absorber les mouvements du sol) se fissurent. « On a vu ça en Turquie après les tremblements de terre de 2023 », rappelle un ingénieur français qui a travaillé sur des ouvrages similaires. « Au début, ça coule goutte à goutte. Puis ça devient un filet. Et un jour, pouf, la digue cède. »
Au Maroc, personne ne veut en parler. Pas même l’ONHM, qui se contente de publier des tableaux Excel sur les « ressources en eau disponibles ». Les associations locales, elles, alertent depuis des années. En 2021, le Collectif pour la défense des vallées du Loukkos a déposé un recours contre l’ABHL pour « négligence ». Leur argument ? Les rapports internes mentionnent des « anomalies structurelles » sur six barrages depuis 2019. Aucune action concrète n’a été engagée.
La vraie question : et si ça déborde ?
Imaginez. Début novembre 2024. Les pluies tombent à nouveau en rafales sur le Rif. Les barrages, gonflés à bloc après un hiver humide, ne peuvent plus évacuer l’eau assez vite. Une digue cède. Pas comme en 1995 à Imouzzer, où 300 personnes sont mortes noyées. Non. Plus lentement. Une crue qui monte, qui noie les champs, les routes, les villages. Qui force des milliers de personnes à évacuer en urgence.
Ce scénario n’est pas de la science-fiction. En 2008, le barrage de Bin El Ouidane, dans l’Atlas, a lâché après des pluies intenses. Bilan : 15 morts, 50 000 sinistrés. Pourtant, personne n’a tiré les leçons. Les plans de secours ? Obsolètes. Les exercices d’évacuation ? Rarement organisés. Les budgets pour les renforcer ? Inexistants.
L’ABHL assure que « tout est sous contrôle ». Les ingieurs, eux, serrent les dents. Parce qu’ils savent une chose : les barrages du Nord ne sont pas prêts. Ni pour les pluies, ni pour les mensonges.
Ce que personne ne vous dira sur l’eau du Loukkos
Derrière les chiffres et les communiqués, il y a une réalité crue. Le Maroc a soif. Une soif qui le pousse à construire des méga-projets coûteux, à importer de l’eau en bouteille, à rêver de dessaler la mer. Mais personne ne parle des barrages qui pourrissent dans l’ombre.
Pourquoi ? Parce que reconnaître leur état, c’est admettre une vérité gênante : le Nord du pays n’a plus les moyens de ses ambitions. Les digues qui protègent les vallées du Loukkos sont devenues un risque. Un risque que l’État préfère ignorer. Jusqu’au jour où l’eau débordera, littéralement.
Ce jour-là , ce ne seront pas les techniciens de l’ABHL qui paieront le prix. Ce seront les paysans de Tétouan, les habitants de Chefchaouen, les familles de Ksar El Kebir. Ceux qui, chaque année, croient encore aux promesses des rapports officiels.
L’eau monte. Les digues aussi. Mais pour combien de temps ?