Le 1er janvier 2026, 10 000 jeunes Français vont recevoir un mail de leur banque. Sujet : « Vos actions sont arrivées ». Quatre titres de société, offerts sans un euro dépensé. Pas de la part d’un oncle généreux, ni d’un jeu concours truqué. Non, c’est ING qui joue les parrains. Une opération inédite, baptisée « Jeunes en Bourse », censée initier les 18 ans à l’investissement. Sauf que derrière ce cadeau, il y a des règles écrites en petit, des pièges à éviter, et une question qui dérange : pourquoi une banque prend-elle ce risque aujourd’hui ?
Les actions gratuites, mais pas pour tout le monde
ING ne donne pas des actions à n’importe qui. Seulement à ceux qui remplissent trois cases :
- Avoir 18 ans en 2026 (pas avant, pas après).
- Être client ING depuis au moins trois mois.
- Accepter les conditions, et là, ça se corse.
Le plus gros écueil ? Les actions ne sont pas libres. Elles sont bloquées pendant trois ans. Trois ans pendant lesquels vous ne pouvez ni les vendre, ni les utiliser comme garantie pour un prêt. Trois ans où votre portefeuille reste statique, même si les marchés s’effondrent. « C’est comme offrir une voiture sans les clés », résume un ancien trader de Société Générale. « Sauf que la voiture, elle peut perdre 30 % de sa valeur en route. »
ING justifie ce délai par « l’éducation financière ». Traduction : « On veut éviter que vous paniquiez et vendiez tout en deux jours. » Sauf que trois ans, c’est long. Assez pour que l’inflation ronge le capital, assez pour que l’ennui prenne le dessus. Et assez pour que beaucoup abandonnent avant même d’avoir compris.
Quelles actions ? Personne ne le sait encore
ING n’a pas communiqué la liste des sociétés concernées. « Nous finalisons les détails », a répondu un porte-parole en janvier 2024. Résultat : les jeunes éligibles ignorent ce qu’ils vont recevoir. Est-ce des valeurs sûres comme LVMH ou TotalEnergies ? Ou des PME risquées, des licornes en difficulté, des actions européennes peu liquides ?
Un détail qui change tout : si vous héritez d’actions d’une boîte qui fait faillite dans trois ans, vous perdez votre mise. Point. ING ne vous rembourse pas. « C’est un peu comme offrir un billet de loterie avec les numéros déjà tirés… sauf que vous ne les connaissez pas », compare un juriste spécialisé en droit bancaire.
Pire : si les actions montent en trois ans, vous ne pourrez pas les vendre. Vous serez coincé. « C’est un cadeau empoisonné », lance un conseiller en gestion de patrimoine. « Soit vous attendez trois ans en priant, soit vous assumez le risque de tout perdre. »
Pourquoi ING prend-il ce risque ?
La banque n’est pas philanthropique. Elle a un calcul.
- Fidéliser les jeunes : Une fois que vous avez un compte chez ING, vous y restez. Les banques appellent ça « l’effet de lock-in ». Vous êtes trop paresseux pour changer, même si les conditions sont mauvaises.
- Tester un modèle : ING veut voir si les jeunes acceptent les produits financiers complexes sans râler. Si ça marche, d’autres banques suivront. « C’est un terrain d’expérimentation », confirme un analyste de Bloomberg.
- Se dédouaner : En offrant des actions, ING peut dire « On éduque les jeunes à la Bourse ». Même si ça tourne au fiasco, la banque aura bonne conscience.
Mais il y a un quatrième point, moins avouable : les régulateurs ferment les yeux. La Banque de France et l’ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel) surveillent les abus bancaires. Pourtant, aucune alerte n’a été lancée. « Pourquoi ? Parce que ça ne concerne que des jeunes, et que personne ne va se plaindre devant les médias », estime un ancien inspecteur de l’ACPR.
Ce que les autres banques font (ou ne font pas)
ING n’est pas la première à tenter le coup. En 2022, la néobanque Revolut avait offert des actions gratuites à ses utilisateurs britanniques. Résultat ? Seulement 1 % des bénéficiaires ont gardé leurs titres jusqu’à la fin des trois ans. Les autres les ont vendus dans la précipitation, souvent à perte.
En France, Boursorama et Fortuneo proposent aussi des plans d’épargne actions, mais sans cadeau de départ. « Parce qu’ils savent que ça se retourne contre eux », explique un ex-employé de Boursorama. « Un cadeau, ça crée des attentes. Et les attentes, ça génère des réclamations. »
ING, elle, assume. « On assume le risque éducatif », a déclaré un responsable du groupe. Traduction : « On sait que ça va merder pour certains, mais on s’en fiche. »
Comment en profiter sans se faire avoir ?
Si vous êtes concerné, voici les règles d’or pour ne pas vous faire avoir :
- Ne touchez à rien pendant un an. Laissez les actions dormir. Attendez de voir comment elles évoluent.
- Diversifiez ailleurs. Si vous avez déjà un PEA ou un compte-titres, ajoutez-y autre chose. Ne misez pas tout sur ces quatre actions.
- Préparez votre sortie. Si dans trois ans les actions ont pris de la valeur, vendez une partie seulement. Gardez-en une pour revendre plus tard, si le marché est toujours favorable.
- Ne parlez pas à vos potes. Les réseaux sociaux regorgent de « conseils » du type « Achète ça, ça va exploser ». Ignorez-les. La spéculation, c’est pour les autres.
Et surtout : ne signez rien sans lire les petits caractères. Les conditions générales d’ING font 12 pages. Si vous ne les avez pas lues, vous n’êtes pas prêt.
L’arnaque cachée derrière le cadeau
Voilà le vrai problème : cette opération n’est pas un cadeau. C’est un test. Un test pour voir jusqu’où les jeunes sont prêts à aller pour de l’argent gratuit, même si ça signifie se faire avoir.
ING sait que beaucoup abandonneront en route. Que d’autres vendront trop tôt. Que quelques-uns seulement garderont leurs actions jusqu’au bout. Et ça, c’est exactement ce qu’elle veut.
Parce qu’au final, peu importe si vous gagnez ou perdez. Ce qui compte, c’est que vous ayez accepté les règles du jeu. Et que vous soyez maintenant un client fidèle, prêt à investir, même mal.
En 2026, quand le mail arrivera, vous aurez le choix : jouer le jeu… ou le quitter. Mais attention : une fois que vous avez goûté aux actions gratuites, ING vous guettera. Et elle ne vous lâchera plus.
Dernier conseil : Si vous ne voulez pas finir avec des actions pourries sur les bras, une solution existe. Ouvrez un PEA ailleurs. Mettez-y 50 euros par mois. Au bout de trois ans, vous aurez plus que les quatre actions d’ING, et sans prise de tête.
Parce que le vrai cadeau, ce n’est pas quatre actions. C’est de ne pas se faire avoir.