Infomaniak défie les Gafam avec des data centers suisses

En Suisse, Infomaniak construit des data centers moins gourmands et indépendants des géants américains. Une alternative qui séduit les entreprises européennes, mais cache des limites techniques et économiques. Analyse d’un modèle qui bouscule les règles.

Publié le 23 septembre 2026 à 08:06
Infomaniak défie les Gafam avec des data centers suisses

Un data center suisse qui ne veut pas plaire aux Gafam

En 2023, le groupe Infomaniak a ouvert son troisième data center en Suisse, à Martigny. Pas de fanfare, pas de discours sur la transition écologique. Juste une infrastructure conçue pour durer, avec des serveurs refroidis par des nappes phréatiques et une consommation électrique divisée par deux par rapport aux standards du marché. Le tout, à 100 km de Genève, dans une vallée où l’hydroélectricité coule à flots.

Pourquoi ça intéresse ? Parce que les entreprises européennes en ont marre de dépendre d’Amazon, Google ou Microsoft. Leurs données traînassent aux États-Unis, soumises à des lois qui permettent à la NSA de les requérir sans mandat. Et puis, il y a le coût : héberger un site web chez un Gafam, c’est souvent payer cher pour une performance médiocre, avec des latences qui font grincer des dents.

Infomaniak, lui, propose autre chose. Un hébergement souverain, avec des garanties juridiques claires et une facture qui ne dépend pas des caprices d’un algorithme de cloud. Le problème ? Peu de gens savent que cette option existe. Ou alors, ils savent, mais hésitent.

Pourquoi les Européens fuient-ils les Gafam ?

En 2022, une étude de l’UE a révélé que 63 % des PME européennes stockent leurs données dans des data centers américains. Problème : le Cloud Act américain autorise les autorités américaines à accéder à ces données, même pour des clients européens. Pas besoin d’une guerre pour que vos emails professionnels finissent entre les mains d’un juge fédéral.

Les scandales se multiplient. En 2021, un rapport du Center for Democracy & Technology a montré que Microsoft avait transmis des données utilisateurs à des agences gouvernementales américaines dans 92 % des cas où elles en avaient fait la demande. Google et Amazon ne sont pas en reste. Résultat : des entreprises comme la banque suisse UBS ou le groupe français La Poste ont commencé à migrer vers des hébergeurs locaux.

Infomaniak en profite. Mais attention : ce n’est pas une solution magique. Leurs data centers sont performants, mais ils ne rivalisent pas avec les budgets illimités des Gafam. Et puis, il y a un détail qui fâche : la Suisse n’est pas dans l’UE. Donc, techniquement, vos données restent en dehors du RGPD. Une faille que les régulateurs européens ferment les yeux… pour l’instant.

Le piège de la souveraineté numérique

Infomaniak mise sur trois arguments :

  1. L’énergie verte. Leurs data centers fonctionnent à 100 % avec de l’électricité hydroélectrique. Pas de charbon, pas de gaz, juste des barrages alpins. Un atout face à des géants comme Google, dont les data centers en Iowa ou en Finlande dépendent encore du charbon dans certains cas.

  2. L’indépendance juridique. Pas de Cloud Act, pas de FISA (la loi américaine qui permet la surveillance de masse). Vos données restent en Suisse, soumises au secret bancaire helvétique. Enfin… en théorie.

  3. Les performances. Latence réduite, serveurs plus rapides, support réactif. Bref, un service qui ne vous fait pas attendre trois mois pour une mise à jour.

Mais voici le hic : la souveraineté numérique, ça ne se décrète pas. Infomaniak est suisse, oui. Mais ses serveurs tournent avec des composants fabriqués en Chine (les puces, les disques durs), ses logiciels dépendent souvent de bibliothèques open source américaines, et ses employés utilisent des outils Google pour communiquer. Bref, même en hébergeant chez eux, vous restez dans une chaîne de dépendances.

Et puis, il y a le prix. Un site web moyen coûte 3 à 5 fois plus cher chez Infomaniak qu’un hébergement basique chez OVH ou AWS. Les PME européennes, déjà à la ramasse, hésitent. D’où la question : qui paiera pour cette indépendance ?

Le marché suisse joue les trouble-fêtes

Infomaniak n’est pas seul. En Suisse, d’autres acteurs comme Swisscom ou 21 proposent des solutions d’hébergement local. Mais le marché reste fragmenté. Les grandes entreprises européennes, elles, continuent souvent à utiliser AWS ou Azure, par habitude ou par paresse.

Pourtant, le gouvernement suisse a lancé en 2023 un fonds de 50 millions de francs pour soutenir les data centers locaux. Objectif : réduire la dépendance aux Gafam. Problème : l’argent ne suffit pas. Il manque des ingénieurs, des infrastructures, et surtout, une vraie stratégie européenne.

Car voici le paradoxe : l’UE parle de souveraineté numérique depuis des années, mais elle n’a toujours pas réussi à créer un cloud européen viable. Gaia-X, le projet phare, traîne en longueur. Pendant ce temps, Infomaniak et ses concurrents suisses comblent le vide. Mais à quel prix ?

L’Europe a-t-elle les moyens de son indépendance ?

En 2024, Infomaniak emploie 350 personnes et gère plus de 200 000 serveurs. Des chiffres qui impressionnent, mais restent dérisoires face aux 1,8 million d’employés d’Amazon ou aux 130 000 de Microsoft. La Suisse, avec ses 8 millions d’habitants, ne peut pas rivaliser avec les États-Unis ou la Chine.

Alors, Infomaniak est-il une solution ou un leurre ?

  • Pour les grandes entreprises qui veulent une vraie souveraineté, c’est une option. Mais elles devront payer cher et accepter des compromis techniques.
  • Pour les PME, c’est souvent trop cher. Elles préfèrent garder leurs données chez AWS, même si ça les expose à des risques juridiques.
  • Pour les particuliers, ça ne change rien. Personne ne va migrer son Dropbox vers un hébergeur suisse par principe.

Le vrai problème, c’est l’Europe. Elle a besoin d’un cloud souverain, mais elle n’a ni les moyens ni la volonté politique pour le construire. Pendant ce temps, Infomaniak fait ce que les États ne font pas : il offre une alternative. Même imparfaite.

La Suisse mise sur l’autonomie, l’Europe tergiverse

En 2023, le Conseil fédéral suisse a adopté une stratégie numérique qui vise à faire de la Suisse un hub pour les données européennes. Objectif : attirer les entreprises qui veulent échapper aux Gafam. Mais sans l’UE derrière eux, les hébergeurs suisses restent des Davids face à des Goliaths.

Et puis, il y a un détail qui cloche : la Suisse n’est pas dans l’UE, mais elle dépend économiquement de l’Europe. Si Bruxelles décide demain d’imposer des sanctions contre la Suisse pour des raisons politiques, les data centers helvétiques pourraient se retrouver isolés. Une ironie : pour être indépendant, il faut parfois s’appuyer sur ceux qu’on critique.

Infomaniak a choisi son camp. Le leur. Pas celui des Gafam, pas celui de Bruxelles. Juste celui d’une Suisse qui mise sur son savoir-faire et son énergie propre. Le problème, c’est que personne ne sait si ça suffira.

Conclusion : une alternative, pas une révolution

Infomaniak fait ce que les géants ne veulent pas faire : des data centers propres, indépendants, et transparents. Mais c’est une niche. Pas une solution pour tout le monde.

L’Europe a besoin d’un vrai cloud souverain. Pas d’un hébergeur suisse qui fait figure de pionnier malgré lui. La question n’est pas de savoir si Infomaniak est une bonne idée. Mais si l’Europe a les couilles de construire quelque chose à sa mesure.

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R Galaxie Rédaction

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