Pourquoi les médecins ratent-ils les infarctus chez les femmes ?
Les chiffres sont là, mais personne ne les regarde vraiment. Selon une étude de la Haute Autorité de Santé (HAS) publiée en 2022, 30 % des infarctus chez les femmes de moins de 55 ans sont diagnostiqués avec un retard supérieur à 4 heures. Chez les hommes du même âge, ce chiffre tombe à 12 %. La raison ? Les symptômes ne sont pas ceux qu’on attend. Pas de douleur fulgurante dans la poitrine, pas d’essoufflement spectaculaire. Juste une fatigue anormale, des nausées, une oppression vague. « On a l’habitude de voir les infarctus comme dans les films : l’homme qui se crispe, qui se tient la poitrine en hurlant », explique le Dr Sophie Legrand, cardiologue à l’hôpital Bichat. « Mais les femmes, elles, décrivent souvent des sensations moins dramatiques. Et les médecins, surtout en urgence, ont tendance à minimiser. »
Aurélie Dubois n’était pas une exception. Son cas rappelle celui de Marie, 48 ans, décédée en 2021 aux urgences de Lille après avoir été traitée pour une « probable dépression anxieuse ». Ou celui de Clara, 41 ans, à Bordeaux, où les médecins avaient noté « symptômes compatibles avec un burn-out » avant que son ECG ne révèle l’infarctus. Trois morts évitables, trois dossiers médicaux où l’erreur de diagnostic saute aux yeux. Pourtant, aucun signalement public, aucune alerte générale. « On parle des erreurs médicales quand elles font du bruit », soupire le Dr Legrand. « Pas quand elles tuent dans le silence. »
Les urgences, un casino à diagnostics
Le problème n’est pas seulement le sexisme médical, même si les études montrent que les femmes sont 1,5 fois moins susceptibles que les hommes d’être orientées vers des examens cardiaques en urgence pour les mêmes symptômes (source : European Heart Journal, 2020). Non, le vrai nœud, c’est la charge de travail dans les services d’urgence. « Un médecin aux urgences voit 10 patients en 10 minutes », rappelle le Dr Martin Vasseur, urgentiste à Paris. « Quand une femme arrive avec une douleur thoracique, il faut déjà écarter l’angine, la pneumonie, la crise de foie… L’infarctus est en bas de la liste, surtout si elle est jeune. »
Et puis, il y a la pression des protocoles. Aux urgences, on suit des algorithmes. Si la douleur est « typique » (c’est-à-dire violente, oppressante, irradiante), on fait un ECG sur-le-champ. Si elle est « atypique », comme une simple gêne, une fatigue inhabituelle, on attend. On observe. On donne un antalgique. « Le temps, c’est du muscle cardiaque », rappelle le Dr Vasseur. « Mais quand tu passes trois heures à hésiter entre une angoisse et un infarctus, le muscle est déjà mort. »
Aurélie Dubois a attendu 47 minutes entre son arrivée et la pose des électrodes. 47 minutes, c’est l’équivalent de trois infarctus évitables dans son cas. « On a une fenêtre de 90 minutes pour sauver un cœur en crise », précise le Dr Legrand. « Après, les dégâts sont irréversibles. » Pourtant, dans son dossier, on trouve cette note, griffonnée à la hâte : « Patiente anxieuse, pas de signe d’urgence vitale. » Une phrase. Un jugement. Une erreur.
Ce que les hôpitaux ne veulent pas admettre
Les rapports d’autopsie sont clairs : les retards de diagnostic pour infarctus chez les femmes sont souvent liés à des « erreurs d’interprétation des symptômes ». Mais les hôpitaux préfèrent parler de « complexité du cas » ou de « charge de travail ». Personne ne veut assumer que le problème est systémique. « On forme les médecins à reconnaître un infarctus chez un homme de 60 ans avec des antécédents cardiaques », explique le Dr Vasseur. « On ne leur apprend pas à voir un infarctus chez une femme de 40 ans qui n’a jamais fumé, qui fait du sport et qui prend la pilule. »
Pourtant, les solutions existent. Le protocole « FAST », utilisé pour les AVC, pourrait être adapté : « Face » (symétrie), « Arms » (paralysie d’un bras), « Speech » (troubles de la parole), « Time » (appeler les secours). Pour les infarctus, on pourrait ajouter « Chest » (douleur thoracique) et « Exhaustion » (fatigue anormale). « Un algorithme simple, qui évite les biais », propose le Dr Legrand. « Mais personne ne veut le mettre en place. Parce que ça coûterait du temps. Parce que ça changerait les habitudes. »
Et puis, il y a la question de la responsabilité. Quand un médecin se trompe, qui paie ? « Les familles, bien sûr », répond le Dr Vasseur. « Pas les hôpitaux. Pas les assurances. Les familles signent des décharges, et hop : l’affaire est classée. » En France, seulement 1 % des erreurs médicales donnent lieu à une plainte. 1 %. Le reste ? « On enterre le dossier », comme on enterre Aurélie Dubois.
Ce qui pourrait changer, mais ne changera pas
En 2023, la HAS a publié des recommandations pour améliorer le diagnostic des infarctus chez les femmes : formation renforcée, protocoles adaptés, sensibilisation des urgentistes. Sur le papier, c’est bien. Dans les faits ? « Les formations, on les fait en option », soupire une infirmière des urgences de Toulouse. « Les protocoles, on les oublie quand la salle d’attente est pleine. Et la sensibilisation ? On n’a pas le temps de lire des fiches. »
Pourtant, il y a des hôpitaux qui marchent. À l’hôpital Européen Georges-Pompidou (HEGP) à Paris, par exemple, les urgentistes ont mis en place un protocole « Douleur Thoracique Femme ». Résultat : réduction de 30 % des retards de diagnostic en deux ans. *« On a ajouté une question simple : « Avez-vous déjà eu une douleur comme ça ? »**, explique le Dr Élise Moreau, cardiologue à l’HEGP. « Si la réponse est non, on passe en mode « infarctus probable ». Même si la douleur est légère. »
Mais ces initiatives restent l’exception. La plupart des CHU français continuent de fonctionner comme avant. « On est dans un système où l’on récompense la rapidité, pas la précision », résume le Dr Vasseur. *« Un médecin qui envoie trop de gens faire des examens est taxé de « hypermédicalisation ». Un médecin qui en envoie trop peu est taxé de « négligence ». Alors on reste dans le milieu. »
Aurélie Dubois est morte parce qu’on a préféré croire à une angoisse plutôt qu’à un infarctus. Marie est morte parce qu’on a cru à une dépression. Clara aussi. Et demain, ce sera une autre femme. Peut-être votre sœur. Peut-être votre mère. Peut-être vous.
Le problème n’est pas un manque de connaissances. C’est un manque de courage.