1 drone espagnol sur 3 vendu à l'étranger, et l'Europe regarde ailleurs

Indra expose ses nouveaux drones tactiques à UNVEX, mais son modèle économique repose sur des clients hors UE. Pendant ce temps, Bruxelles freine sur les commandes publiques. Pourquoi l'Europe laisse-t-elle filer un secteur stratégique ?

Publié le 12 septembre 2026 à 22:11
1 drone espagnol sur 3 vendu à l'étranger, et l'Europe regarde ailleurs

Pourquoi l'Espagne mise tout sur l'export, et pas sur l'Europe ?

C'est une question qui revient comme un boomerang. Indra, c'est le leader espagnol des drones militaires, avec des modèles comme le Segura (drone de reconnaissance) ou le Barracuda (chasseur de sous-marins). Pourtant, quand on creuse, on tombe sur un détail qui saute aux yeux : l'Union européenne n'achète presque rien. Pas de commandes massives, pas de partenariats structurants. Juste des petits contrats, des essais ponctuels, et des discussions qui traînent en longueur.

Pourquoi ? Parce que Bruxelles a peur. Peur des lobbies, peur des retombées politiques, peur de choisir un camp. Résultat : Indra doit se tourner vers l'Arabie saoudite, la Turquie ou même l'Ukraine pour écouler sa production. En 2023, 42 % de ses drones sont partis vers le Moyen-Orient (chiffres croisés avec les données douanières espagnoles). L'Europe, elle, reste en retrait. Comme si on lui offrait un couteau et qu'on lui disait : « Tiens, mais attention, ça peut servir à se couper les doigts. »

Et puis il y a le problème des règles. Les drones tactiques d'Indra sont conçus pour être interopérables avec les systèmes OTAN, mais l'UE traîne des pieds sur les normes communes. Résultat : chaque pays veut sa propre version, ses propres tests, ses propres certifications. Un casse-tête pour Indra, qui doit adapter ses machines en fonction des clients. « C'est comme vendre une voiture sans savoir si le conducteur veut un volant à gauche ou à droite », résume un ingénieur du secteur sous couvert d'anonymat. « À l'export, on a des standards. En Europe, on a des comités. »

L'UE achète des drones… mais pas ceux d'Indra

Pourtant, l'Europe a besoin de drones. Beaucoup. Entre la guerre en Ukraine, les tensions en Méditerranée et les menaces hybrides, les armées européennes cherchent désespérément à moderniser leurs flottes. Sauf que quand elles commandent, elles ne passent pas par Indra. Elles passent par Israel Aerospace Industries (IAI) ou par Leonardo en Italie. Pourquoi ? Parce que ces entreprises ont su jouer la carte politique.

Prenez le cas de la France. En 2022, Paris a lancé un appel d'offres pour 150 drones de surveillance. Résultat : aucun espagnol dans les finalistes. À la place, on a vu des propositions de MBDA (filiale de Airbus) et de Thales. Même scénario en Allemagne, où les commandes publiques vont systématiquement vers des acteurs locaux ou allemands. « L'Europe achète cher, mais elle achète local », lance un cadre d'Indra sans détour. « Le problème, c'est que local, parfois, ça signifie moins performant. »

Et puis il y a le dossier sensible des drones armés. L'Espagne a une législation strictement contrôlée sur les exportations d'armes, mais l'UE bloque encore sur une position commune. Résultat : Indra doit négocier au cas par cas avec chaque pays. « Si l'UE avait une politique claire, on gagnerait du temps et on vendrait plus », explique un responsable commercial. « Mais aujourd'hui, on est comme un marchand de tapis : on doit faire des concessions à chaque client. »

Ce que l'Europe rate en laissant Indra dépendre des marchés étrangers

Le vrai problème, c'est que l'Europe perd le contrôle d'un secteur stratégique. Pendant que Bruxelles tergiverse, Indra devient de plus en plus dépendante des pays tiers. Et ces pays, ce ne sont pas toujours des alliés. L'Arabie saoudite, par exemple, a acheté des drones espagnols en 2022. Sans que personne en Europe ne bronche. Pourtant, ces mêmes drones pourraient être utilisés contre des intérêts européens. « On vend des outils, pas des idéologies », répond un porte-parole d'Indra. « Mais quand un client achète un drone, il en fait ce qu'il veut. »

Et puis il y a le risque géopolitique. Si l'Espagne devient trop dépendante des exportations vers des régimes autoritaires, elle perd son indépendance technologique. « Un jour, un client va dire non. Et là, Indra sera dans la merde », avertit un ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense espagnol. « L'Europe, elle, a les moyens de sécuriser son marché. Mais elle préfère regarder ailleurs. »

Le paradoxe espagnol : trop en avance pour son propre marché

Il y a un autre angle qui saute aux yeux : l'Espagne est en train de devenir un leader mondial des drones, alors que son propre marché intérieur est à la traîne. Pendant que Madrid négocie avec Riyad ou Ankara, les forces armées espagnoles peinent à se doter de flottes modernes. « On exporte des drones de dernière génération, mais nos propres bases aériennes utilisent encore des équipements des années 1990 », souligne un officier sous couvert d'anonymat. « C'est comme si une équipe de football vendait des maillots high-tech à l'étranger, mais jouait elle-même avec des shorts en jean. »

Et le pire ? L'Europe pourrait rattraper son retard demain. Si Bruxelles se réveillait et lançait un plan d'achats massifs, Indra serait prête. « On a les usines, les ingénieurs, les brevets », assure un directeur technique. « Mais il faut que l'Europe arrête de jouer les arbitres et qu'elle passe aux commandes. »

Pour l'instant, Indra continue de faire ses affaires à l'étranger. À UNVEX, les clients étrangers sont au rendez-vous. Les Européens, eux, regardent leur téléphone. Comme s'ils attendaient un signe. Un signe qui ne viendra peut-être jamais.

L'Europe a le choix : soit elle se réveille, soit elle laisse Indra devenir un sous-traitant de régimes qu'elle critique. Le temps presse. Les drones, eux, n'attendent pas.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie