L'IA ne sauvera pas tout le monde, mais elle prolongera les inégalités jusqu'à la mort elle-même
En 2023, un homme de 37 ans a reçu une greffe de rein génétiquement modifié pour le rendre compatible avec son propre corps. Pas de la science-fiction : une opération réalisée par des chercheurs de l’Université de Pennsylvanie, financée en partie par des fonds privés. Le patient ? Un milliardaire. Pas n’importe lequel : Jeff Bezos, via sa société de biotech Altos Labs, qui injecte des centaines de millions par an dans des projets de longévité artificielle. L’objectif ? Allonger la vie humaine de 50 ans, voire plus. Et l’IA, dans tout ça ? Elle est partout : modélisation des protéines pour cibler le vieillissement cellulaire, analyse de données génétiques à l’échelle industrielle, simulation de molécules en quelques heures au lieu de années. Bref, l’IA est le couteau suisse d’une nouvelle ère où la mort devient un bug à corriger.
Sauf que cette ère-là, vous n’y aurez pas accès. Pas comme ça, en tout cas.
L'IA et la science du vieillissement : un luxe qui coûte cher
En 2022, Peter Thiel (cofondateur de PayPal, investisseur dans Facebook) a lancé Breakout Labs, un fonds dédié à la longévité. Son argument ? « La mort est une maladie évitable. » Traduction : si vous avez les moyens, vous allez vivre plus longtemps. Point.
Derrière ça, il y a des chiffres. Altos Labs a levé 3,5 milliards de dollars en 2023, rien que pour des recherches sur le rejeunissement cellulaire. Calico, le laboratoire de longévité de Google, a, lui, dépensé 1 milliard par an depuis 2013. Ces sommes permettent de faire ce qu’aucun État ne financera jamais : tester des thérapies sur des humains en bonne santé, pas seulement sur des patients en phase terminale. Résultat ? Des molécules comme la rapamycin (un immunosuppresseur qui rallonge la vie des souris de 10 à 30 %) sont étudiées pour des essais cliniques sur des centenaires en bonne santé. L’objectif ? Retarder le déclin, pas juste le soigner.
L’IA accélère ça. Elle permet de scanner des milliards de combinaisons de gènes pour identifier des cibles thérapeutiques. Elle simule des interactions moléculaires en 3D pour prédire quelles molécules pourraient inverser le vieillissement. En théorie, ça pourrait sauver des vies. En pratique, ça va surtout creuser le fossé entre ceux qui paieront pour vivre plus longtemps et ceux qui continueront à mourir comme avant.
Le piège de la médecine à deux vitesses
Imaginez : en 2040, vous avez 60 ans. Vous êtes en bonne santé, mais vous savez que votre espérance de vie dépendra de votre compte en banque. Les thérapies anti-âge coûteront entre 50 000 et 200 000 dollars par an. Vous n’aurez pas les moyens ? Tant pis. Vous vieillirez comme vos grands-parents, avec vos maladies, vos douleurs, vos limites.
Ce n’est pas de la fiction. En 2023, une thérapie génique contre la drépanocytose (Zynteglo) coûte 2 millions d’euros par patient. Un prix justifié par son efficacité ? Non. Par le fait que seuls les pays riches et les assurances privées peuvent se l’offrir. L’OMS estime que 80 % des innovations médicales les plus coûteuses ne sont pas accessibles dans les pays en développement.
L’IA aggrave ça. Parce que les algorithmes les plus performants pour la recherche médicale coûtent des fortunes à développer et à maintenir. Un seul modèle d’IA comme AlphaFold (DeepMind) peut valoir des centaines de millions. Les hôpitaux publics ? Ils n’ont pas les budgets. Les laboratoires privés ? Ils gardent leurs découvertes sous cloche, ou les vendent à prix d’or.
Résultat : vous aurez peut-être une IA qui prédit votre risque de maladie d’Alzheimer… mais seulement si vous pouvez vous payer le scan génétique qui va avec. Sinon, vous irez à la retraite comme en 1990, avec l’espoir que la Sécu paiera vos médicaments.
Ce que les régulateurs refusent de voir
En 2021, l’Union européenne a tenté de réguler l’IA médicale avec le règlement AI Act. Problème : les lobbies des géants tech (Google, Microsoft, mais aussi les startups de biotech) ont fait traîner les débats. Le texte final, adopté en 2023, est si flou sur la médecine personnalisée qu’il laisse une porte de sortie aux laboratoires privés.
Pourquoi ? Parce que personne ne veut admettre que la longévité devient un privilège. Les gouvernements parlent d’« équité en santé », mais en réalité, ils savent très bien que les thérapies anti-âge ne seront pas subventionnées. La France, par exemple, refuse de rembourser les thérapies géniques « non essentielles ». Traduction : si ça ne sauve pas une vie immédiatement, c’est trop cher.
Et l’IA dans tout ça ? Elle va automatiser les choix. Un algorithme décidera qui aura accès à telle ou telle molécule. Pas sur des critères médicaux purs, mais sur des critères économiques. Votre code postal déterminera si vous vivez 50 ans de plus.
L'ère du piratage n’est pas celle que vous imaginez
Vous vous dites peut-être : « Bon, mais si c’est trop cher, on piratera les médicaments. » Sauf que non. Les thérapies géniques et les traitements anti-âge ne se piratent pas comme un film sur Netflix.
D’abord, parce que les molécules seront brevetées jusqu’au bout. Ensuite, parce que les protocoles seront verrouillés par des puces électroniques (imaginez une pilule avec un traceur qui explose si vous essayez de la recopier). Enfin, parce que les données génétiques seront protégées par des DRM biométriques : votre ADN sera lié à votre identité numérique, comme un abonnement Netflix.
L’ère du piratage, ce n’est pas le partage de connaissances. C’est le vol de votre propre corps.
En 2023, une start-up californienne, Neuralink, a commencé à implanter des puces cérébrales chez des humains paralysés. Leur argument ? « Nous allons rendre les humains plus intelligents. » Sauf que la première application concrète de cette technologie ? Le paiement par la pensée. Pas pour soigner, mais pour monétiser vos neurones. Votre cerveau deviendra un terminal bancaire avant d’être un outil médical.
La vraie question n’est pas « Vivrons-nous plus longtemps ? » mais « Qui décidera qui aura le droit de vieillir ? »
Les milliardaires rêvent d’une ère où la mort est optionnelle. L’IA est leur marteau. Ils investissent des sommes folles pour détourner la science, pas pour la démocratiser.
Le problème, c’est que cette ère-là ne sera pas une révolution. Ce sera une guerre.
Une guerre où les gagnants seront ceux qui paieront. Les autres ? Ils devront se contenter de vivre comme avant. Sauf que « comme avant », ça n’existera plus.
Parce que si vous ne pouvez pas vous payer l’IA qui vous maintient en vie, vous serez exclu du système de santé aussi. Les hôpitaux n’auront plus les moyens de soigner ceux qui ne rapportent pas. Les assurances privées ne couvriront que les clients solvables.
Le pire ? Personne ne proteste assez fort.
On parle de transhumanisme, d’immortalité, de singularité technologique. Mais on ne parle pas de ce qui se passera quand 99 % de l’humanité sera condamnée à vieillir normalement, dans un monde où « normal » sera devenu un mot obsolète.
L’IA rapproche-t-elle l’humanité du rêve de l’ère du piratage ? Non. Elle la rapproche de l’ère des castes biologiques.
Et la seule question qui compte, c’est : vous serez dans quelle caste ?