Le 28 février 2024, à la veille du sommet de l’Union européenne sur l’intelligence artificielle, un groupe de pays, l’Allemagne en tête, suivie du Canada, du Japon, de l’Australie et d’autres, a lancé un appel clair : « Il faut encadrer l’IA avant qu’elle ne nous encadre. » Traduction : ces États veulent des garde-fous humains obligatoires sur les systèmes les plus puissants. Problème ? Les trois acteurs qui tirent la technologie vers le haut, les États-Unis, la Chine et la France, ne sont pas de la partie. Pire : ils accélèrent sans filet, pendant que Bruxelles tergiverse encore sur son propre texte de loi, le AI Act, censé entrer en vigueur en 2025. Un décalage qui n’est pas anodin.
L’Allemagne et ses alliés jouent les pompiers pyromanes
L’Allemagne n’a pas toujours été en tête du mouvement. En 2022, elle a encore hésité à bloquer l’exportation de ses puces vers la Chine, par peur de freiner son industrie. Aujourd’hui, elle change de discours. Pourquoi ? Parce que les États-Unis ont déjà franchi la ligne rouge avec leur loi Executive Order de 2023, qui impose des tests de sécurité après le déploiement des modèles, une approche que l’UE refuse toujours, par principe. Le Canada et le Japon, eux, ont compris une chose simple : si vous ne régulez pas l’IA, ce sont les États-Unis et la Chine qui le feront à votre place.
Le rapport Global AI Safety Summit publié en novembre 2023 par le Royaume-Uni (un autre signataire de l’appel) est sans ambiguïté : « 90 % des modèles d’IA les plus puissants sont développés par cinq entreprises. Aucune n’est soumise à un cadre contraignant. » Ces cinq ? Google DeepMind, Microsoft, Meta, Baidu et… Mistral AI, la start-up française qui lève des centaines de millions sans que personne ne sache vraiment qui la contrôle.
Les États-Unis et la Chine, eux, misent sur la vitesse
Pourquoi les États-Unis ne signent pas ? Parce que leur modèle économique repose sur l’innovation sans régulation préventive. Leur loi de 2023 est un leurre : elle s’applique seulement aux systèmes « critiques », une catégorie si floue qu’elle pourrait ne concerner personne. En Chine, c’est pire : Pékin impose des règles… mais les contourne dès qu’il s’agit des géants locaux comme Baidu ou Alibaba. Résultat ? Les deux pays représentent à eux seuls 70 % des investissements mondiaux en IA.
La France, elle, oscille. En 2023, Emmanuel Macron a annoncé un « plan IA souverain » avec 10 milliards d’euros de fonds publics. Problème : une partie de cet argent va à des projets militaires (comme le programme Perseus pour des drones autonomes), tandis que les start-ups comme Mistral bénéficient d’aides sans contrepartie en matière de transparence. Bref, on court après le train sans savoir où il va.
Le vrai problème : personne ne veut vraiment réguler
L’UE, avec son AI Act, a le texte le plus ambitieux. Sauf qu’il ne s’appliquera qu’en 2025, et même alors, il laissera des trous gros comme des cathédrales. Par exemple : les « systèmes à risque limité » (comme les chatbots grand public) ne seront pas soumis à des audits humains obligatoires. Autrement dit, vous pouvez lancer un modèle capable de manipuler des millions de gens sans que Bruxelles ne bronche.
Et puis, il y a le lobbying. Google et Microsoft ont dépensé 12 millions d’euros en 2023 pour influencer les débats sur l’IA en Europe, selon des données de Transparency International. Résultat ? Des amendements qui édulcorent les règles au dernier moment. L’Allemagne et ses alliés le savent. Mais sans les États-Unis et la Chine à la table, leurs appels restent des cris dans le désert.
Ce que ça signifie pour vous, concrètement
Si vous pensez que cette régulation va vous protéger, détrompez-vous. Les garde-fous humains ? Ils arriveront… quand l’IA aura déjà pris trop de place.
Prenez DeepMind, le laboratoire de Google. En 2022, il a publié un modèle capable de découvrir seul des molécules médicinales. Personne ne sait comment il fonctionne. Personne ne peut le vérifier. Et pourtant, il influence déjà des décisions en santé. L’Allemagne et le Canada veulent des comités d’experts pour valider ce genre de systèmes. Les États-Unis ? Ils misent sur l’auto-régulation des entreprises.
La question n’est pas « Faut-il réguler l’IA ? », mais « Qui va payer le prix de cette régulation ? » Parce que si vous croyez que les géants tech vont ralentir pour plaire à Bruxelles, vous vous trompez. Ils attendront que les lois soient si laxistes qu’elles ne les gênent pas.
La vraie bataille ne commence pas aujourd’hui
L’appel des vingt pays est un signal. Mais un signal qui arrive trop tard.
En 2020, l’UE a mis cinq ans à négocier son GDPR, la loi sur la protection des données. Cinq ans. Pendant ce temps, les GAFAM ont collecté vos données sans filtre. Avec l’IA, on a moins de cinq ans. Peut-être même moins de deux.
La prochaine étape ? Les premiers accidents. Un algorithme de recrutement qui discrimine massivement. Un chatbot qui pousse à la haine en temps réel. Une IA militaire qui prend une décision sans validation humaine. À ce moment-là, même les États-Unis et la Chine devront agir. Trop tard.
Alors oui, l’Europe et ses alliés ont raison de crier. Mais crier ne suffit pas. Il faudrait déjà qu’ils aient une idée de ce qu’ils veulent vraiment interdire.