L’IA ne se contentera pas de vous influencer, elle vous imposera ses choix
Les géants du numérique le savent : l’IA est un outil de pouvoir. Pas seulement parce qu’elle génère des profits, mais parce qu’elle façonne les décisions avant même que vous ne les preniez. En 2023, une étude de l’OCDE a montré que 40 % des entreprises américaines utilisaient déjà des algorithmes pour évaluer des candidats à l’embauche. Le problème ? Ces systèmes reproduisent les biais de leurs créateurs. Si les données d’entraînement viennent d’un milieu majoritairement blanc et masculin, l’IA fera de même. Personne ne vérifie. Personne ne sanctionne. Parce que les entreprises préfèrent l’autorégulation. Et que les États traînassent.
Pierre Baqué, qui a travaillé avec des acteurs comme Google et Meta, en a assez des demi-mesures. « On nous parle de transparence, de biais, mais au final, qui contrôle les contrôleurs ? » Il pointe du doigt un détail crucial : les modèles d’IA les plus avancés, ceux qui prennent déjà des décisions autonomes (diagnostics médicaux, évaluations financières), ne sont pas audités par des tiers indépendants. Ils le sont par leurs propres créateurs. Un conflit d’intérêts grossier. Et personne ne bronche.
Pourtant, les exemples de dérapages s’accumulent. En 2022, un algorithme de la compagnie d’assurance britannique Telematics a refusé des couvertures à des conducteurs en fonction de leur code postal, sans explication. Les victimes ont dû se battre en justice pendant des mois. Résultat ? L’assureur a fini par céder, mais le système est resté en place. Parce que personne ne veut réguler ce qui rapporte.
Et ce n’est qu’un début. Les prochaines générations d’IA, celles qui gèreront les villes intelligentes, les systèmes de santé, ou même les marchés financiers, ne seront plus des outils. Elles seront des acteurs à part entière. Avec un pouvoir que ni vous ni les États ne pourrez limiter sans un cadre strict.
Pourquoi les États préfèrent-ils regarder ailleurs ?
La réponse est simple : l’IA est trop utile pour être stoppée. Les gouvernements savent que sans elle, ils perdront en compétitivité. La Chine l’a compris : elle impose une régulation centralisée, mais sous contrôle de l’État. L’Europe tergiverse avec son IA Act, un texte si complexe qu’il sera obsolète avant d’être appliqué. Les États-Unis ? Ils misent sur l’innovation sans règles, en pariant que le marché se régulera tout seul. Spoiler : ça ne marchera pas.
Pierre Baqué cite un chiffre qui résume la situation : seulement 3 % des modèles d’IA les plus puissants sont aujourd’hui soumis à une quelconque forme d’audit externe. Le reste ? De l’opacité pure. « On nous vend des histoires de progrès, mais en réalité, on est en train de construire un système où quelques acteurs privés décideront ce qui est juste, ce qui est vrai, et même ce qui est possible pour vous », lance-t-il sans détour.
Le pire ? Les régulateurs actuels n’ont pas les moyens de suivre. Les modèles d’IA évoluent trop vite. Une loi votée aujourd’hui sera caduque demain. Et les lobbies des techs bloquent toute avancée. En 2023, une proposition de l’UE pour encadrer les risques systémiques de l’IA a été édulcorée sous la pression de Google et Microsoft. Résultat : des règles inefficaces, et une illusion de sécurité.
Ce qui se joue vraiment : la guerre des standards
Derrière le débat sur la régulation, il y a une bataille bien plus concrète : qui contrôlera les infrastructures de l’IA ? Aujourd’hui, les données brutes, les serveurs, et les modèles les plus avancés sont entre les mains de cinq géants : Google, Microsoft, Amazon, Meta, et Baidu. Si vous pensez qu’ils vont partager ce pouvoir, vous vous trompez.
Ces entreprises investissent des milliards dans des centres de données énergivores, des puces sur mesure, et des modèles fermés. Leur objectif ? Devenir indispensables. Et si un jour un État ou une ONG veut réguler, il devra négocier avec eux. « Vous croyez vraiment que l’UE va imposer des règles à Google alors que ses algorithmes gèrent déjà 90 % des recherches en Europe ? », ironise Baqué. La régulation, sans contrôle indépendant sur les infrastructures, est une mascarade.
Prenez le cas des foundation models comme GPT-4. Personne ne sait exactement comment ils fonctionnent, car leurs créateurs refusent de divulguer leur architecture. C’est du black box à l’échelle planétaire. Et si demain, une IA décide de bloquer l’accès à certaines informations, ou de favoriser certains discours, qui la forcera à obéir ? Personne.
La solution ? Un organisme international, et vite
Pierre Baqué ne propose pas de révolution. Juste un cadre minimal, mais obligatoire : un organisme international chargé d’auditer les modèles les plus puissants, avec des pouvoirs de sanction. « Pas besoin de réinventer la roue, reprend-il. On peut s’inspirer de l’Agence internationale de l’énergie atomique pour les centrales nucléaires. Mais il faut agir avant 2027. »
Pourquoi cette date ? Parce que d’ici là, les modèles d’IA auront atteint un niveau de complexité où personne ne pourra plus les comprendre, ni les contrôler. Les États-Unis et la Chine auront déjà verrouillé leurs écosystèmes. L’Europe sera à la traîne. Et vous serez tous dépendants.
Le problème, c’est que personne ne veut entendre parler de régulation. Les techs crient à la censure. Les gouvernements à la perte de compétitivité. Les citoyens ? Ils ne voient pas encore le danger. « Quand votre banquier vous refusera un prêt parce qu’une IA aura décidé que vous êtes un mauvais risque sans que vous puissiez contester, vous comprendrez peut-être », lance Baqué, cynique.
Ce qui vous attend si rien ne change
Imaginez un monde où :
- Votre dossier médical est évalué par une IA qui privilégie les patients « rentables ».
- Votre enfant se voit refuser une bourse parce qu’un algorithme a estimé qu’il avait « peu de chances de réussir ».
- Les tribunaux utilisent des modèles prédictifs pour condamner des accusés… sans que les juges puissent en comprendre les critères.
Ce n’est pas de la science-fiction. C’est ce qui arrive déjà, mais en plus discret.
La vraie question n’est pas « l’IA est-elle dangereuse ? ». Elle est : « Qui décidera à votre place, et avec quelles règles ? » Si les États ne se réveillent pas, ce seront les entreprises. Et leurs règles à elles seront celles qui maximisent leurs profits, pas votre liberté.
Pierre Baqué a une dernière mise en garde : « On parle toujours des risques existentiels de l’IA, comme une apocalypse. Mais le vrai danger, c’est l’érosion quotidienne de vos droits. Pas parce qu’une IA vous tuera. Parce qu’elle vous fera obéir sans que vous vous en rendiez compte. »
D’ici 2027, il sera trop tard pour créer un garde-fou efficace. Alors soit vous attendez que les choses empirent. Soit vous exigez des règles maintenant.