Un CV, trois refus. Trois fois parce que vous avez 25 ans.
C’est le scénario que rencontre de plus en plus souvent Thomas, 27 ans, ancien commercial reconverti dans la gestion de données après une formation accélérée en data analytics. « Avant, je postais à 20 offres, j’avais trois entretiens. Aujourd’hui, je postule à 50, je n’ai plus que des réponses automatiques. » Pas de rejet explicite, juste un silence. Comme si son profil avait disparu des radars. Pourtant, ses compétences sont là : Python, SQL, même un peu de prompt engineering pour bricoler des outils en interne. Le problème ? L’IA ne recrute pas. Elle désherbe.
Et les chiffres le confirment. Selon l’étude de la Banque de France et HEC Paris, publiée fin 2023, les embauches en CDI des 21-29 ans ont plongé de 28,3 % dans les métiers les plus exposés à l’IA générative. Pas une baisse marginale. Une hémorragie. Les postes visés ? Ceux qui demandaient hier encore un peu de logique, de répétition, et une capacité à suivre des procédures : saisie, tri de données, première ligne de support client, même certains postes administratifs. L’IA prend le relais, mais les humains qu’elle remplace ? Ce sont les jeunes.
Pourquoi eux ? Parce que les entreprises ont une équation simple : « Un junior coûte cher à former, et une IA coûte moins cher à déployer. » Surtout quand les algorithmes actuels suffisent pour 70 % des tâches de base. Le CDI devient un luxe réservé à ceux qui ont déjà une expérience… que l’IA leur vole.
L’IA recrute, mais pas les jeunes
Le paradoxe ? Les entreprises utilisent l’IA pour embaucher.
D’un côté, les chatbots de recrutement (comme ceux de HireVue ou Pymetrics) trient les CV en quelques secondes. De l’autre, les PME et les grands groupes automatisent les entretiens préliminaires avec des outils comme HireAI. Résultat : un filtre qui avantage ceux qui savent jouer avec les mots-clés, les dates, les titres de poste.
Or, les jeunes en début de carrière ? Ils ont souvent des parcours moins linéaires. Stages, alternances, reconversions… Leurs CV ressemblent à des collages de post-it, pas à des lignes droites. L’IA, elle, adore les schémas prévisibles. Elle classe mal ce qui ne rentre pas dans les cases.
Prenez le cas de L’Oréal, qui a testé un outil d’entretien vidéo automatisé en 2022. Les candidats avec des parcours classiques (école de commerce, stages chez LVMH) passaient. Ceux qui avaient monté leur boîte en parallèle ou fait un détour par le bénévolat ? Rejet systématique. « Le système ne comprend pas la complexité », explique une recrue interne sous couvert d’anonymat. « Il voit un trou entre deux expériences et il bloque. »
Le problème ? Personne ne mesure l’impact.
Les études sur l’IA et l’emploi se focalisent sur les licenciements massifs ou la disparition de métiers. Mais personne ne creuse vraiment qui reste sur le carreau. Les jeunes ? Oubliés des radars. Pourtant, selon les données de Pôle Emploi croisées avec les offres LinkedIn, les CDI proposés aux moins de 30 ans dans les secteurs exposés à l’IA ont chuté de 30 % depuis 2020.
Et le pire ? Les entreprises ne mentent pas. Elles ne disent pas « On vous licencie pour remplacer par une IA ». Non. Elles disent « Votre profil ne correspond pas à nos besoins actuels ». Un euphémisme qui sonne comme un licenciement déguisé.
Le piège des contrats précaires
Alors, que font les jeunes ? Ils se rabattent sur l’intérim, les CDD, les missions freelance. Le marché leur offre des jobs, mais pas des parcours.
C’est le cas de Léa, 24 ans, diplômée d’une école de commerce, embauchée en CDI dans une start-up tech en 2021. « Mon poste ? Gérer les données clients pour le service commercial. Trois mois après mon arrivée, mon boss m’a annoncé que l’IA prenait le relais sur 60 % de mon temps. » Résultat : son CDI est devenu un CDD renouvelable tous les 6 mois. « Officiellement, c’est pour « flexibilité ». En vrai, c’est parce qu’ils ont peur de me garder quand l’algorithme fait mieux. »
Le CDI n’est plus une porte d’entrée. C’est un trophée.
Et les secteurs les plus touchés ? Ceux où l’IA générative a fait des bonds en 12 mois :
- La comptabilité et la paie : les outils comme Deel ou QuickBooks automatisent 80 % des tâches de base. Les jeunes comptables sont cantonnés aux audits complexes… ou virés.
- Le support client : les chatbots (comme ceux de Intercom ou Zendesk) gèrent 40 % des réclamations. Les juniors en SAV ? Ils répondent aux questions que la machine n’a pas su traiter. Un travail de triage, pas de carrière.
- La rédaction web et le marketing digital : les outils comme Jasper.ai ou Copy.ai pondent des fiches produits, des newsletters, des posts LinkedIn. Les jeunes rédacteurs ? Ils relisent, corrigent, et espèrent ne pas être remplacés par le prochain modèle.
Le pire ? Les entreprises qui licencient des seniors pour « moderniser » embauchent rarement des jeunes à leur place.
Elles préfèrent former des profils expérimentés sur des missions ciblées… ou laisser les postes vacants. « Pourquoi prendre un junior à 30 000 € quand une IA coûte 500 € par mois et fait le travail à 50 % ? », résume un DRH d’une PME parisienne, sous le couvert de l’anonymat.
Pourquoi les politiques ne bougent pas ?
Alors, oĂą sont les plans de relance, les aides, les sanctions ? Nulle part.
Pourquoi ? Parce que l’IA est un business trop juteux pour qu’on la régule vraiment.
- Les géants du numérique (Microsoft, Google, Meta) vendent leurs outils aux entreprises. Elles ne vont pas se tirer une balle dans le pied en poussant à des embauches massives.
- Les États ont peur de freiner l’innovation. La France a bien créé un « passeport IA » pour les compétences, mais personne ne vérifie si les entreprises l’utilisent vraiment. Résultat : un papier qui ne sert à rien.
- Les syndicats sont divisés. Certains défendent les seniors menacés, d’autres tentent de protéger les emplois existants… mais personne ne parle des jeunes, ces invisibles de la transition numérique.
Le seul chiffre qui compte, c’est celui des actionnaires.
Et lui, il est simple : remplacer un salarié à 2 500 €/mois par une IA à 200 €/mois, c’est 2 300 € d’économies par an.
Personne ne va s’en priver.
La vraie question n’est pas « L’IA va-t-elle tout détruire ? » mais « Qui paiera les pots cassés ? »
Parce que voici le scénario le plus probable :
- Dans 5 ans, les jeunes de 25-30 ans auront des CV troués, des expériences précaires, et une dette étudiante ou de formation à rembourser.
- Dans 10 ans, ils seront trop âgés pour les postes que l’IA n’aura pas encore automatisés. Et trop jeunes pour les retraites anticipées.
- Dans 15 ans, on se rendra compte que la génération sacrifiée, ce n’est pas les seniors… c’est eux.
Aujourd’hui, on leur dit : « Adaptez-vous. » Demain, on leur demandera : « Pourquoi vous n’avez pas su le faire ? »
L’IA ne crée pas de chômage. Elle crée des exclus.
Et les exclus, personne ne les voit avant qu’il ne soit trop tard.