Votre assiette dépendra bientôt d’un désert et d’un accord secret

Elite Agro Holding, géant émirati, signe un protocole pour une huitième ferme marocaine de 400 hectares. Derrière ce projet, une stratégie géopolitique et un marché qui cache ses failles. Voici pourquoi vos prix pourraient encore monter.

Publié le 9 octobre 2026 à 20:07
Votre assiette dépendra bientôt d’un désert et d’un accord secret

Le Maroc, dernier eldorado des investisseurs affamés

Le désert avance. Les nappes phréatiques baissent. Et les promoteurs immobiliers, eux, achètent. 400 hectares, c’est l’équivalent de 570 terrains de football. Assez pour nourrir 20 000 personnes, si on suit les calculs d’Elite Agro. Assez aussi pour faire grincer des dents à Rabat, où l’agriculture représente 14 % du PIB, mais où 80 % des terres arables sont déjà exploitées. Le problème ? Ces terres, souvent irriguées, dépendent d’une ressource qui se raréfie : l’eau. Le Maroc a déjà connu des pénuries. En 2022, les réserves des barrages étaient à 30 % de leur capacité. Et personne ne parle des 400 hectares en plus.

Elite Agro, c’est l’exemple parfait de ce capitalisme agricole qui voyage. Fondé aux Émirats, le groupe mise sur des terres à bas prix, une main-d’œuvre locale peu coûteuse et des subventions locales. Leur business model ? Acheter, cultiver, exporter. Pas pour le marché marocain, mais pour l’Europe, l’Afrique subsaharienne, ou même la Chine. Le Maroc, c’est le hub.

Pourtant, les autorités marocaines jouent les optimistes. L’Autorité arabe pour l’investissement agricole (AAIDA) vante un « partenariat gagnant-gagnant ». Gagnant pour qui ? Pour les actionnaires d’Elite Agro, sans doute. Pour les paysans locaux, moins sûr. Car ces 400 hectares, ça ne nourrira pas les Marocains. Ça nourrira ceux qui peuvent payer. Et ça videra un peu plus les nappes phréatiques.

Le vrai calcul, c’est celui de l’eau.

Le Maroc a déjà cédé 1,5 million d’hectares à des investisseurs étrangers depuis 2008, selon la Banque mondiale. 1,5 million. Pour comparaison, la France en compte 2,5 millions, mais avec une population six fois plus nombreuse. Le pays est devenu un supermarché à ciel ouvert.

Et l’eau ? Personne ne la comptabilise vraiment. Les contrats d’Elite Agro avec l’État marocain sont flous sur ce point. On sait qu’ils utilisent des forages privés, avec des pompes puissantes. Assez pour assécher des villages. En 2019, des paysans de la région de Laâyoune ont manifesté contre des investisseurs chinois qui pompaient l’eau à sec. Résultat ? Des terres stériles, des conflits, et des familles obligées de migrer.

Alors oui, Elite Agro promet des « pratiques durables ». Mais durable pour qui ? Pour leurs actionnaires, sans doute. Pas pour les riverains. Pas pour les générations futures.

Le marché cache ses failles.

Le Maroc exporte déjà 60 % de ses céréales. 60 %. Alors que 2 millions de Marocains sont encore en situation d’insécurité alimentaire, selon la Banque mondiale. Comment justifier ça ?

La réponse est simple : l’agriculture marocaine n’est plus pour les Marocains. Elle est pour l’export. Et les investisseurs comme Elite Agro en sont les principaux bénéficiaires.

Pourtant, personne ne s’en émeut vraiment.

En Europe, on ferme les yeux. Les subventions agricoles de l’UE continuent de financer des importations massives de céréales marocaines, même quand elles proviennent de terres surexploitées. Pourquoi ? Parce que c’est moins cher. Parce que ça évite de payer des salaires décents aux agriculteurs locaux. Parce que personne ne veut entendre parler de pénuries.

Mais les pénuries, elles, existent.

En 2023, le Maroc a dû importer du blé pour la première fois depuis 15 ans. 15 ans. Parce que ses propres terres ne suffisaient plus. Et demain ? Avec 400 hectares de plus en mains privées, la situation ne fera qu’empirer.

L’illusion du partenariat gagnant-gagnant

L’AAIDA et Elite Agro parlent de « sécurité alimentaire régionale ». Traduction : on va nourrir l’Afrique, l’Europe, et les Émirats. Mais pas les Marocains.

Le protocole d’accord signé en 2024 prévoit des « transferts de technologie » et des « formations locales ». Très bien. Sauf que les fermes industrielles comme celles d’Elite Agro n’ont pas besoin de main-d’œuvre qualifiée. Elles ont besoin de bras. Et les Marocains, eux, n’ont pas les moyens de s’offrir ces formations.

Le vrai partenariat, c’est celui entre les actionnaires et les États.

Les Émirats, via Elite Agro, obtiennent des terres à prix réduit. Le Maroc obtient des devises et des promesses. Les paysans ? Ils obtiennent des poussières. Les consommateurs européens ? Ils obtiennent des céréales à bas prix, mais au prix d’une planète qui s’assèche.

Le calcul est simple :

  • Pour les investisseurs : des rendements élevés, des coûts faibles, des marchés captifs.
  • Pour les États : des devises, des emplois (même précaires), et l’illusion de la souveraineté alimentaire.
  • Pour les locaux : des terres stériles, des conflits, et une dépendance accrue.

Personne ne gagne vraiment.

Ce que ça change pour votre assiette

Vous ne le verrez pas tout de suite. Mais à moyen terme, ça se sentira.

Déjà, les prix des céréales ne redescendront pas. Pourquoi ? Parce que l’offre dépendra de plus en plus de ces méga-fermes, où les coûts de production sont optimisés… mais pas les coûts environnementaux.

Ensuite, la qualité se dégradera. Les variétés de blé ou de maïs cultivées par Elite Agro sont souvent des OGM ou des hybrides, conçus pour la productivité, pas pour le goût.

Enfin, votre dépendance augmentera. Si ces fermes ferment un jour, à cause d’une sécheresse, d’un conflit, ou d’un effondrement économique, les pénuries frapperont plus fort. Parce qu’on aura encore plus externalisé notre sécurité alimentaire.

Le Maroc n’est pas une exception. C’est un modèle. Et il se reproduit en Éthiopie, au Soudan, au Sénégal.

Pourquoi personne ne bronche ?

Parce que ça arrange tout le monde. Sauf ceux qui paient la note.

Les ONG dénoncent depuis des années ces accaparements de terres. Mais les gouvernements ferment les yeux. Pourquoi ? Parce que ces investissements rapportent. Parce que les lobbies agricoles sont puissants. Parce que personne ne veut entendre parler de restrictions.

Le vrai problème, c’est qu’on a remplacé une crise par une autre.

  • Avant : des paysans locaux, des prix volatils, mais une certaine résilience.
  • Aujourd’hui : des géants agricoles, des prix stabilisés… mais une dépendance totale.

Et si demain, ces géants lâchent prise ? Qui vous nourrira ?

La vraie question n’est pas « Qui gagnera ? » mais « Qui paiera ? »

Elite Agro et ses semblables ne sont pas des méchants. Ce sont des acteurs rationnels. Ils font ce qu’on leur permet de faire.

Le problème, c’est nous. Nous, qui achetons ces céréales à bas prix sans nous demander d’où elles viennent. Nous, qui fermons les yeux sur les subventions qui financent ces modèles. Nous, qui préférons ne pas savoir.

La prochaine fois que vous verrez du blé marocain en promo, demandez-vous :

  • Qui a payé l’eau pour le faire pousser ?
  • Qui a perdu sa terre pour ça ?
  • Et surtout… qui paiera quand il n’y aura plus rien ?

Parce que la vraie crise, elle n’est pas dans les champs. Elle est dans nos assiettes. Et dans notre silence.

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R Galaxie Rédaction

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