Un trésor enfoui depuis 170 000 ans
L’hydrogène naturel n’est pas une invention. Il existe depuis des millénaires, piégé dans les failles géologiques comme dans une bouteille. Les premières traces remontent à 1937, quand un puits en Ukraine a craché du gaz riche en H₂. Mais à l’époque, on ne savait pas quoi en faire. Aujourd’hui, on sait. Et ça change tout.
Pourtant, les réserves identifiées restent confidentielles. Les géologues parlent de « zones prometteuses » en France, en Australie, en Alaska. Mais les chiffres ? Ils sont rares. Une étude de l’IFP Énergies nouvelles (IFPEN) évoque des « potentiels significatifs », sans oser chiffrer. Pourquoi cette prudence ? Parce que l’hydrogène naturel n’est pas une source comme les autres. Il ne se trouve pas n’importe où. Il faut des roches spécifiques, des conditions de pression et de température précises. Et surtout, il faut creuser profond.
En 2023, une start-up française, Hype, a annoncé avoir localisé des poches en Lorraine. Leur estimation ? Assez pour produire 100 tonnes d’hydrogène par jour. À titre de comparaison, une centrale à hydrogène comme celle prévue à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) vise 200 tonnes. Mais Hype n’a pas encore foré. Personne ne l’a fait à grande échelle.
Pourquoi cette hésitation ? Parce que l’hydrogène naturel coûte cher à extraire. Parce que les infrastructures manquent. Et parce que les lobbies du gaz et du nucléaire ne veulent pas d’un concurrent qui tombe du ciel, ou plutôt, des entrailles de la Terre.
Le piège des coûts et des lobbies
L’hydrogène naturel a un atout majeur : il est vert. Pas besoin d’électrolyse, pas besoin de biomasse. Juste un puits, une pompe, et le voilà , prêt à l’emploi. Sauf que le vert a un prix. Très cher.
En France, forer à 1 500 mètres coûte entre 2 et 5 millions d’euros par puits. Si le gisement est sec ? L’investissement est perdu. Si le gisement est riche ? Les profits mettent des années à arriver. Entre les deux, il y a le risque géopolitique. Les pays qui détiennent des brevets sur les techniques d’extraction (comme le Canada ou l’Australie) ne veulent pas que l’Europe devienne autonome trop vite. Résultat : les permis d’exploration traînent.
Prenez le cas de Malicorne, dans l’Allier. En 2021, TotalEnergies a obtenu un permis pour prospecter. Deux ans plus tard, rien. Pourquoi ? Parce que l’hydrogène naturel ne rentabilise pas encore face à l’hydrogène gris (issu du gaz naturel) ou bleu (avec capture de CO₂). Et que les subventions européennes, elles, favorisent encore les énergies « traditionnelles ».
Le vrai problème ? Ce n’est pas la technologie. C’est le business model. Les compagnies pétrolières, qui maîtrisent le forage, n’ont aucun intérêt à développer une source qui concurrencerait leurs propres actifs. Les énergéticiens, eux, attendent que les prix baissent. Pendant ce temps, la Chine et les États-Unis accélèrent. Pékin a déjà injecté 15 milliards de dollars dans l’hydrogène vert et naturel. Aux États-Unis, la société Ultra Clean Hydrogen a levé 100 millions pour exploiter des gisements au Texas.
L’Europe, elle, tergiverse. Pourtant, selon l’ADEME, l’hydrogène pourrait couvrir 20 % de la demande énergétique française d’ici 2050. Problème : si on mise tout sur l’électrolyse (hydrogène vert), on dépend des éoliennes et du solaire. Si on mise sur l’hydrogène naturel, on dépend… des géologues et des actionnaires.
Ce que les cartes officielles ne montrent pas
En mars 2024, une équipe de chercheurs français a publié la première carte mondiale des zones à potentiel hydrogène naturel. 1 200 sites identifiés, répartis sur tous les continents. Mais attention : cette carte est une estimation. Personne n’a encore tout foré. Personne ne sait exactement ce qu’il y a sous terre.
Prenez la France. La carte pointe des zones en Bretagne, en Auvergne, dans les Alpes. Mais les données sont floues. Pourquoi ? Parce que les méthodes de détection ne sont pas encore assez précises. Parce que les compagnies préfèrent garder leurs découvertes secrètes. Et parce que, sans investissement massif, on ne saura jamais.
Exemple concret : En 2023, une étude de l’Université de Toulouse a révélé que le Bassin aquitain pourrait contenir des réserves équivalentes à 5 % de la consommation annuelle d’hydrogène de la France. Sauf que personne n’a creusé assez profond pour le confirmer. Pourquoi ? Parce que les permis de forage sont chers. Parce que les risques juridiques sont élevés. Et parce que, au final, c’est plus simple de continuer à importer du gaz.
La vraie question n’est pas technique. C’est politique. Qui va financer ? Qui va prendre le risque ? Et surtout… qui va en tirer les bénéfices ?
L’hydrogène naturel va-t-il sauver la transition ?
Non. Pas tout seul.
Oui. Mais à une condition : qu’on arrête de faire semblant.
L’hydrogène naturel n’est pas une solution miracle. C’est une pièce du puzzle. Une pièce majeure, mais pas la seule. Pour que ça marche, il faudrait :
- Des subventions ciblées, Pas celles qui financent des projets fantômes, mais des aides pour forer, tester, industrialiser.
- Une régulation claire, Aujourd’hui, l’hydrogène naturel n’est pas encadré. Résultat : les compagnies font ce qu’elles veulent. Il faudrait un cadre, comme pour le pétrole.
- Un plan de sortie pour les lobbies, Les pétroliers ne lâcheront pas leur emprise sans combat. Il faudrait leur proposer autre chose : des partenariats, des reconversions, des taxes sur les énergies fossiles réinvesties dans l’hydrogène.
Le vrai danger ? Que l’Europe rate le coche. Que les États-Unis et la Chine dominent le marché. Que dans 10 ans, on se dise : « On aurait dû forer plus tôt. »
Ce qui se joue maintenant
En 2024, trois scénarios sont possibles :
- Scénario 1 (le pire) : Les géants du pétrole étouffent le projet en attendant que les prix de l’hydrogène vert chutent. Résultat : l’Europe dépend encore des importations.
- Scénario 2 (le réaliste) : Quelques pionniers se lancent, mais trop tard. L’hydrogène naturel devient un complément, pas une révolution.
- Scénario 3 (le probable) : Un pays, la Chine, les États-Unis, ou peut-être la France, prend les devants et impose ses standards. Les autres suivent. Trop tard.
Ce qui est sûr, c’est que le temps presse.
Les réserves d’hydrogène naturel ne sont pas inépuisables. Elles se renouvellent sur des millions d’années. Si on ne les exploite pas maintenant, elles seront perdues. Pour toujours.
Alors oui, l’hydrogène naturel pourrait changer la donne. Mais seulement si on arrête de tergiverser.