Le 12 mars 2024, Guillaume Giraud a repris les rênes de l’Hôpital privé d’Ambérieu (HPA). Il connaît le terrain : de 2013 à 2015, il a dirigé la clinique mutualiste de Lyon, un poste où il a appris une chose simple. Les hôpitaux privés ne sont pas des usines à profits. Ils sont un filet de sécurité quand l’État lâche prise. À Ambérieu, ce filet est tendu depuis 2019, quand l’HPA a racheté la clinique Saint-Joseph, en difficulté. Résultat : 250 lits préservés, 500 emplois maintenus, et des comptes qui tiennent, à peine. Juste assez pour ne pas couler, pas assez pour embaucher ou moderniser sans compter.
L’HPA joue un rôle essentiel, mais pas celui qu’on croit
Les chiffres parlent. En 2023, l’ARS Auvergne-Rhône-Alpes recensait 12 000 lits d’hôpitaux publics fermés en dix ans dans la région. À Ambérieu, le centre hospitalier public a vu ses urgences saturées de 30 % depuis 2020 (source : rapport annuel CH Ambérieu, 2022). Pendant ce temps, l’HPA a gardé ses urgences ouvertes 24h/24, avec des délais d’attente inférieurs de 40 % à ceux du public. Pourquoi ? Parce que le privé n’a pas le choix : soit il assume, soit il ferme. Le public, lui, peut reporter, négocier, ou faire semblant.
Pourtant, l’HPA n’est pas un modèle. C’est une solution par défaut. Une clinique privée en zone rurale, avec un plateau technique vieillissant (les appareils d’imagerie datent des années 2010, selon un audit interne de 2023) et des tarifs qui grimpent. En 2022, le coût moyen d’une hospitalisation en HPA dépassait de 15 % celui du CH public d’Ambérieu. Mais qui a le choix, ici ? Les patients ? Pas vraiment. Les médecins ? Certains refusent d’y exercer, faute de moyens pour soigner correctement. Les actionnaires ? Ils touchent des dividendes maigres, mais évitent la faillite.
Le vrai problème : personne ne veut assumer la réalité
Giraud le dit sans détour : « On nous reproche nos tarifs, mais personne ne propose de financer le public à sa juste valeur. » En 2023, l’ARS a injecté 8 millions d’euros dans le CH d’Ambérieu pour éviter sa fermeture. L’HPA, lui, survit avec ses propres recettes, et une dette technique qui pèse sur ses investissements. Le paradoxe ? Les mêmes qui critiquent le privé dépendent de lui. Quand le CH ferme un service (comme la gériatrie en 2021), c’est l’HPA qui récupère les patients. Quand les infirmières du public font grève, ce sont les équipes de l’HPA qui assurent les remplacements.
Pourtant, le privé n’est pas une solution durable. À Saint-Étienne, la clinique Beau Soleil a fermé en 2022 après 150 ans d’activité. À Bourg-en-Bresse, la clinique Mutualiste a dû licencier 40 employés en 2023. L’HPA tient, mais pour combien de temps ? Giraud mise sur la spécialisation : chirurgie orthopédique, oncologie, et un partenariat avec le CHU de Lyon pour les cas complexes. « On ne peut pas être partout, alors on mise sur ce qu’on fait bien. » Problème : les spécialistes coûtent cher, et les assurances remboursent moins.
Ce que personne ne dit : le privé est un leurre si l’État ne joue pas son rôle
En 2018, une étude de la DREES (Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques) montrait que 60 % des cliniques privées en zone rurale dépendaient à plus de 40 % des financements publics (soins sans passe, tarifs conventionnés). Autrement dit : le privé, c’est souvent du public déguisé. À Ambérieu, l’HPA touche 35 % de son budget via des contrats avec l’ARS. « On est un maillon, pas un sauveur », résume Giraud. Un maillon fragile.
Le vrai scandale ? Ce n’est pas l’HPA qui a un problème. C’est le système. Un système où l’on ferme des lits publics pour les rouvrir en privé, où l’on critique les tarifs du privé tout en lui passant les patients les plus lourds, où l’on attend qu’une clinique tienne debout avec des moyens de fortune. L’HPA est à sa place. Mais elle n’y sera pas éternellement.
La question qui tue : et après ?
Si l’HPA ferme, que se passe-t-il ? Les 500 employés ? Les 12 000 patients annuels ? Les 80 % de la population d’Ambérieu qui n’ont pas le choix ? Personne n’a de réponse. Parce que personne ne veut en assumer la responsabilité. Le privé comble les trous. Le public les ignore. Et les patients ? Ils paient.
Giraud ne croit pas aux miracles. « On peut tenir encore cinq ans, peut-être dix. Après, il faudra choisir : soit on ferme, soit on devient une vraie clinique privée, avec des tarifs qui explosent et des patients qui disparaissent. » Le choix est simple. La décision, elle, ne l’est pas.