L’IA qui apprend à voler à votre place
Zhang Yi a passé trois ans à bidouiller son prototype. Résultat : une planche de 1,20 mètre de long, équipée de huit moteurs et d’une caméra 360 degrés. Le système analyse en temps réel les mouvements du pilote et ajuste la poussée. Problème : les tests en conditions réelles restent rares. Une vidéo postée sur Weibo en mai dernier montre l’engin décoller, mais sans jamais dépasser 10 mètres d’altitude. Assez pour impressionner, pas assez pour convaincre.
Pourtant, Zhang Yi mise sur l’IA comme solution miracle. « L’algorithme s’adapte à chaque pilote », affirme-t-il dans une interview à South China Morning Post. Traduction : si vous tombez, c’est peut-être de votre faute. Les régulateurs chinois, eux, ne rigolent pas. Le Civil Aviation Administration of China (CAAC) n’a pas encore donné son feu vert, mais le projet traîne depuis 2022. Officiellement, le CAAC étudie les « risques de sécurité ». Officieusement, tout le monde se demande si ce n’est pas juste une question de temps.
Le marché des gadgets volants explose, mais qui paiera ?
Le secteur des personal air vehicles (PAV) devrait peser 1,5 milliard de dollars d’ici 2027, selon une étude de McKinsey citée par Forbes. Des startups comme Joby Aviation (rachetée par Toyota) ou EHang misent sur des drones-taxis. Mais le SkyGlide n’a rien d’un taxi. C’est un jouet. Un jouet dangereux.
Prenez le cas de Frank Wang, fondateur de DFRobot, une entreprise chinoise spécialisée dans les robots éducatifs. Il a testé un prototype similaire en 2019 et a abandonné après trois accidents mineurs. « Les gens veulent voler comme Iron Man, mais personne ne veut assumer les conséquences », avait-il lancé à l’époque. Aujourd’hui, son équipe travaille sur des drones agricoles, bien moins risqués.
Pourtant, Zhang Yi persiste. Son argument ? « Les accidents de voiture tuent 1,3 million de personnes par an. Un hoverboard volant, c’est moins pire. » Logique implacable. Sauf que les assurances, elles, ne sont pas convaincues. Aucune compagnie chinoise n’a encore couvert un tel engin. Résultat : si vous cassez votre bras en atterrissant de travers, vous êtes seul.
La Chine, terrain de jeu des technologies interdites ailleurs
La Chine est devenue le laboratoire à ciel ouvert des innovations que l’Europe et les États-Unis freinent. En 2023, le pays a autorisé les essais de drones-taxis sans pilote certifié, une première mondiale. À Dubai, les vols commerciaux sont interdits sans homologation. Pas à Guangzhou. Même les voitures autonomes roulent déjà dans certaines villes, malgré les accidents.
Le SkyGlide s’inscrit dans cette logique. « Ici, on teste d’abord, on régule après », résume un ingénieur anonyme du secteur, sous couvert d’anonymat. « À l’étranger, ils passent des années en labo. Nous, on lance et on voit bien. » Sauf que quand ça explose, c’est souvent trop tard.
Prenez l’exemple des trottinettes électriques. En 2018, des milliers d’utilisateurs chinois se sont retrouvés à l’hôpital après des chutes liées à des défauts de conception. Résultat ? Un rappel massif, mais aussi une méfiance durable. Le SkyGlide pourrait subir le même sort. Sauf que là, le risque n’est pas une entorse, mais une chute de 10 mètres.
L’IA n’est pas une baguette magique
Zhang Yi vante son système comme « le premier hoverboard auto-stabilisé par IA ». En réalité, les algorithmes de vol assisté existent depuis des années. La NASA en utilise pour les drones militaires. Le problème ? Ils coûtent une fortune et nécessitent des heures de calibration. Le SkyGlide, lui, repose sur un réseau de neurones entraîné avec… 47 vidéos de tests. Soit à peine assez pour apprendre à un chat à marcher.
« L’IA peut corriger des erreurs, mais elle ne les anticipe pas », explique Li Wei, professeur en robotique à l’université de Tsinghua. « Si le pilote panique, le système panique aussi. Et là, vous avez un problème. » En 2021, un prototype similaire développé par une startup de Hangzhou a fait une boucle dans les airs avant de s’écraser. Bilan : un bras cassé et une réputation en miettes.
Pourtant, Zhang Yi continue de vendre son rêve. « Dans cinq ans, tout le monde volera avec un hoverboard », assure-t-il. Sauf que les cinq dernières années ont prouvé une chose : la technologie n’est pas le seul obstacle. La régulation, elle, traîne toujours.
Et après ?
Le SkyGlide ne volera pas demain. Peut-être dans dix ans, si jamais les assurances acceptent de couvrir le risque. En attendant, Zhang Yi a ouvert une pré-commande à 12 000 dollars l’unité. Assez pour acheter trois Tesla Model 3. Assez aussi pour se demander si le monde a vraiment besoin d’un gadget aussi dangereux.
La vraie question n’est pas « Est-ce que ça marche ? ». C’est « Est-ce que quelqu’un va en mourir ? » Et là, les réponses sont floues.