Pourquoi Riyad, et pas Djedda ou Abha ?
Les Houthis ont toujours évité de cibler directement les grandes villes saoudiennes. Trop risqué, trop visible. Pourtant, samedi, ils revendiquent avoir frappé deux aéroports en 48 heures : Riyad et Abha, dans le sud. Abha, c’est une cible symbolique, la capitale de la région historique du Yémen saoudien, annexée de force en 1934. Mais Riyad ? C’est l’aiguillon planté dans le flanc. L’aéroport de la capitale concentre les vols internationaux, les hommes d’affaires, les diplomates. Le frapper, c’est envoyer un message : on vous atteint partout.
Et puis, il y a le détail technique. Les Houthis utilisent désormais des drones armés de warheads, des charges militaires, pas des explosifs artisanaux. Selon un rapport de l’Institute for the Study of War (ISW), ces drones, souvent des modèles iraniens comme le Shahed-136, peuvent maintenant emporter jusqu’à 50 kg d’explosifs. Assez pour percer les défenses antiaériennes saoudiennes, même autour de Riyad. Le royaume dépense des milliards en systèmes Patriot et SAMP/T, mais contre des drones à 20 000 dollars pièce, l’efficacité reste limitée.
Le chiffre qui résume tout : 13 morts samedi. Pas dans une frappe isolée, mais dans une série d’attaques coordonnées contre des infrastructures énergétiques et des aéroports. Les Houthis parlent d’« opérations d’envergure ». Traduction : ils ne veulent plus être cantonnés au rôle de guérilla frontalière. Ils veulent faire mal, et faire peur.
L’Arabie saoudite a les moyens, mais pas la volonté
Officiellement, Riyad nie toute escalade. « Nous continuons de défendre notre souveraineté avec détermination », a tweeté le ministère de la Défense. Traduction non officielle : on en a marre, mais on peut pas tout faire.
Pourquoi ? Parce que l’Arabie saoudite est coincée. D’un côté, elle a les moyens militaires pour écraser les Houthis en quelques semaines. De l’autre, elle sait que ça déclencherait une crise humanitaire au Yémen, et une condamnation internationale. Sans compter que l’Iran, derrière les Houthis, a déjà prévenu : toute frappe massive contre Sanaa serait considérée comme une déclaration de guerre.
Le vrai problème, c’est l’Iran. Les Houthis sont un outil, pas une fin en soi. Téhéran veut deux choses :
- Affaiblir l’Arabie saoudite en la forçant à disperser ses ressources (guerre au Yémen, tensions avec l’Iran, pression sur les prix du pétrole).
- Tester les limites des États-Unis. Washington fournit une partie des défenses antiaériennes saoudiennes, mais refuse d’engager directement ses forces. Résultat : les Houthis savent qu’ils peuvent frapper sans subir de représailles massives.
Ce que personne ne dit : Si Riyad riposte vraiment (bombardements massifs sur Sanaa, blocage total des ports yéménites), l’Iran pourrait riposter via ses milices en Irak ou en Syrie. Et là , les États-Unis seraient obligés de choisir leur camp. Or, Biden n’a aucune envie d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient.
Les Houthis jouent les Saoudiens comme un piano
Les rebelles yéménites ont une stratégie simple : fatiguer l’adversaire.
- Phase 1 (2014-2018) : Prendre le contrôle de Sanaa et forcer l’Arabie saoudite à envoyer ses troupes. Résultat : une coalition militaire saoudienne au Yémen, avec tous les problèmes que ça implique (guerre longue, opinion publique contre, coûts faramineux).
- Phase 2 (2019-2022) : Multiplier les attaques contre les infrastructures pétrolières (ports, raffineries). Objectif : faire monter les prix du pétrole et créer des tensions économiques en Arabie saoudite. Ça a marché, les Saoudiens ont dû réduire leur production à plusieurs reprises.
- Phase 3 (depuis 2023) : Cibler les aéroports et les zones urbaines. Pas pour détruire, mais pour déséquilibrer. Un mort ici, un blessé là , des perturbations dans les vols… Assez pour éroder la confiance, sans déclencher une réponse disproportionnée.
Leur atout maître : Ils savent que Riyad ne peut pas gagner. Ni par la force (trop de risques), ni par la diplomatie (les Houthis refusent toute négociation sans retrait saoudien du Yémen). Alors ils misent sur l’usure.
Ce que Riyad pourrait (et devrait) faire, mais ne fera pas
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Arrêter de nier l’évidence. Les Houthis ne sont pas une menace ponctuelle, ce sont des acteurs régionaux soutenus par l’Iran. Traiter ça comme une « crise de sécurité » ponctuelle, c’est comme soigner un cancer avec du paracétamol.
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Cesser de dépendre des États-Unis. Les Saoudiens achètent des systèmes de défense américains (Patriot, THAAD) depuis des décennies, mais ces technologies sont obsolètes contre les drones modernes. Ils devraient investir dans des solutions locales (radars, drones intercepteurs) ou européennes (comme le système Iron Dome israélien, adapté aux menaces asymétriques).
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Préparer un plan B. Si l’Iran décide d’escalader (par exemple, en attaquant directement les forces saoudiennes via ses Gardiens de la révolution), Riyad doit avoir une réponse crédible. Pas une frappe symbolique sur un entrepôt à Téhéran, mais quelque chose qui fasse mal. Problème : les Saoudiens n’ont ni la doctrine, ni les moyens, ni le courage politique pour ça.
Le piège dans lequel ils sont : Plus ils résistent, plus les Houthis gagnent. Plus ils cèdent, plus l’Iran les considère comme faibles. Il n’y a pas de bonne sortie.
La vraie question : et après ?
Les frappes sur Riyad ne sont pas un accident. C’est une stratégie. Et elle marche.
- Pour les Houthis : Ils montrent qu’ils peuvent toucher n’importe où. Même la capitale saoudienne n’est plus un sanctuaire.
- Pour l’Iran : Ils maintiennent la pression sur Riyad sans déclencher une guerre ouverte.
- Pour les Saoudiens : Ils sont coincés entre une guerre qu’ils ne peuvent pas gagner et une paix qu’ils ne peuvent pas obtenir.
Ce qui va se passer maintenant ?
- Les Houthis vont continuer à cibler les aéroports et les ports. Pas pour détruire, mais pour déranger.
- L’Arabie saoudite va renforcer ses défenses… mais sans changer de stratégie. Parce que changer de stratégie, ça voudrait dire admettre que la guerre au Yémen est perdue. Et personne à Riyad n’est prêt à le dire.
- Les États-Unis vont continuer à fournir une assistance limitée, sans s’engager. Parce que Biden n’a pas envie d’un nouveau bourbier au Moyen-Orient.
Le scénario le plus probable : Une escalade lente, sourde, où les Houthis gagnent par l’usure. Jusqu’au jour où Riyad réalisera qu’il ne peut plus payer le prix de cette guerre. Et là , soit ils négocient (et perdent la face), soit ils abandonnent (et perdent le Yémen).
Pas de héros dans cette histoire. Juste des calculs froids, des drones et des morts inutiles.
La dernière image : Un drone houthi qui survole Riyad à 30 000 pieds, guidé depuis Téhéran. Personne ne tire dessus. Parce que personne n’ose.
C’est ça, la nouvelle donne au Moyen-Orient. Et elle ne va pas s’arranger.