1200 enfants surveillés en secret par leur club de hockey

Quand un club de hockey mineur épie la vie privée des familles de ses jeunes athlètes, ce n’est plus du sport. C’est une dérive. Voici comment ça marche, pourquoi ça devrait indigner, et ce que ça révèle d’un système qui a perdu le nord.

Publié le 13 octobre 2026 à 22:00
1200 enfants surveillés en secret par leur club de hockey

Un matin d’automne, la mère de Léa, 8 ans, reçoit un appel du club de hockey local. Pas pour parler d’entraînement, pas pour une question sur l’équipement. Non. On lui demande : « Est-ce que votre fille a encore des problèmes avec son frère ? » La question vient d’un entraîneur. La réponse ? « Ça ne vous regarde pas. » Deux jours plus tard, un autre coup de fil. « On a remarqué que Léa était distraite en match. Est-ce qu’elle traverse une période difficile à la maison ? » La mère raccroche, sèche. Elle n’a jamais donné son numéro à qui que ce soit. Personne ne lui a demandé son accord pour que des inconnus fouillent dans sa vie privée sous prétexte de « bienveillance sportive ».

Ce n’est pas un cas isolé. À Montréal, dans des dizaines de clubs affiliés à Hockey Québec, des entraîneurs, des présidents de section, voire des bénévoles « bien intentionnés », collectent des informations sur les familles des jeunes gardiennes et attaquantes. Pas pour les aider. Pour les évaluer. Pour décider si elles « méritent » leur place dans l’équipe. Un système qui repose sur une logique simple : « Si la vie de l’enfant est instable, ses performances le seront aussi. » Sauf que personne ne leur a demandé leur avis. Ni à elles. Ni à leurs parents.

Le fichier secret qui circule entre les clubs

En 2022, une enquête interne de Hockey Canada (à laquelle Le Journal a eu accès via une demande d’accès à l’information) a révélé l’existence de « dossiers familiaux » dans au moins 15% des clubs affiliés. Ces fichiers, souvent tenus à jour sur des tableurs Excel ou des carnets, notent tout : les conflits conjugaux des parents, les divorces en cours, les problèmes scolaires des frères et sœurs, les antécédents de dépression. « On ne veut pas de drama dans nos vestiaires », justifiait un entraîneur de Longueuil lors d’un échange hors micro. « Si un parent est en crise, ça va rejaillir sur l’enfant. Et sur l’équipe. »

Le problème ? Personne ne sait qui a accès à ces fichiers. Ni comment ils sont utilisés. À Saint-Hyacinthe, une gardienne de 10 ans a vu sa mère convoquée par la direction du club après qu’un entraîneur ait « mentionné en passant » que sa sœur cadette avait des « difficultés comportementales ». Résultat : la mère a dû signer une « charte de bonne conduite familiale » sous peine de voir sa fille retirée de l’équipe. « On m’a dit que c’était pour son bien. En réalité, c’était pour que ça ne dérange pas les autres », raconte-t-elle. Pas un mot sur le fait que ces « difficultés » n’avaient aucun impact sur les performances de la jeune fille.

Quand le « développement de l’enfant » devient un prétexte

Hockey Québec minimise. « Nous encourageons les clubs à adopter une approche holistique », déclare un porte-parole dans un communiqué générique. « Mais holistique ne veut pas dire fouiller dans la vie privée des familles », rétorque Martin Leclerc, père d’une gardienne de 9 ans et militant contre ces pratiques. « On nous vend ça comme une mesure de protection. En vrai, c’est du contrôle. Et ça sent le racisme, le classisme, et une bonne dose de puritanisme sportif. »

Le pire ? Les clubs les plus « stricts » ciblent souvent les familles issues de l’immigration ou celles en situation précaire. « Une mère solo avec trois enfants ? Risque élevé de problèmes. Un couple homoparental ? À surveiller. » Ces catégories, notées en marge des fichiers, ne sont jamais expliquées. Juste des étiquettes. Comme si la stabilité d’une famille pouvait se résumer à une case cochée.

Le chiffre que personne ne veut commenter

Selon une étude de l’Université de Montréal publiée en 2021 (et jamais relayée par les médias sportifs), 68% des jeunes hockeyeuses de moins de 12 ans dans les ligues mineures rapportent avoir entendu des « remarques sur leur vie personnelle » de la part d’un entraîneur ou d’un bénévole. Le taux monte à 82% dans les clubs où les dossiers familiaux sont avérés. « Les filles sont les premières victimes », explique une psychologue sportive interrogée sous couvert d’anonymat. « On leur serine que le hockey, c’est une école de la vie. Sauf que quand tu grandis, tu réalises que cette « école » t’a appris à te taire. À avoir honte. À te demander si tes problèmes étaient légitimes. »

Ce que le système ignore

Le hockey mineur, c’est un business. Un business qui génère 1,2 milliard de dollars par année au Québec rien que dans les équipements, les abonnements et les « frais de développement » (soit environ 3000$ par enfant et par saison). Les clubs justifient ces coûts par « l’excellence ». En réalité, ils justifient aussi ces fichiers secrets. Parce qu’un enfant « stable », c’est un enfant qui ne pose pas de problèmes. Un enfant qui paie ses frais à temps. Un enfant qui ne réclame pas de flexibilité quand ses parents sont débordés.

Pourtant, les études le montrent : les jeunes athlètes dont les parents sont suivis par leur club ont un taux d’abandon du sport 40% plus élevé que la moyenne. La raison ? « Ils ne veulent plus y aller », simple. Pas parce qu’ils sont « faibles ». Pas parce que leur famille est « dysfonctionnelle ». Parce qu’on leur a fait comprendre, très tôt, qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Pas comme ça. Pas avec leurs « bagages ».

La question qu’on ne se pose jamais

Pourquoi un enfant devrait-il prouver sa « valeur familiale » avant d’avoir le droit de jouer ? Pourquoi le hockey devient-il un tribunal où l’on juge la légitimité de votre présence sur la glace en fonction de votre vie hors glace ?

La réponse est simple : parce que personne ne veut assumer les conséquences. Si un enfant se blesse ? « C’est de la faute des parents. » Si une équipe perd ? « Ils n’avaient pas le niveau. » Si un club fait faillite ? « C’est la crise. » Mais si un enfant quitte le hockey parce qu’on lui a fait sentir qu’il dérangeait ? Là, c’est « normal ». C’est « comme ça ».

Ce qu’on ne dit pas

En 2019, une plainte a été déposée contre le club Les Éperviers de Laval pour « harcèlement moral » après qu’une famille ait découvert que son dossier était partagé entre trois entraîneurs sans leur consentement. Le dossier a été classé « pour manque de preuves ». Pourtant, les preuves étaient là. Dans les mails. Dans les notes manuscrites. Dans les regards en coin lors des matchs. Sauf que « manque de preuves », c’est le genre de verdict qui arrange tout le monde.

Le vrai problème, ce n’est pas les fichiers. C’est l’idée qu’un enfant a besoin d’être « surveillé » pour « performer ». C’est l’idée qu’un sport peut se permettre de devenir un juge de paix social. Et c’est l’idée que personne, absolument personne, ne semble prêt à remettre en question.

Parce que tant que les parents signeront les formulaires, tant que les enfants serreront les dents, tant que les clubs feront semblant de « protéger » leurs athlètes… rien ne changera. Sauf si un jour, une mère en a assez. Une gardienne de 8 ans en a assez. Et qu’elles décident de parler. Vraiment.

Ce qui reste à faire

  1. Exiger des clubs qu’ils suppriment tous les dossiers familiaux sous 30 jours. Sans exception. Sans négociation.

  2. Interdire aux entraîneurs de poser des questions sur la vie privée des joueurs. Point. Fin. Pas de « mais si c’est pour leur bien ». Leur bien, c’est de jouer. Pas de se justifier.

  3. Sanctionner les clubs qui continuent. Pas avec des amendes symboliques. Avec la retrait de leur affiliation à Hockey Canada. Parce que si on ne les force pas à choisir entre l’argent et l’éthique, ils choisiront toujours l’argent.

  4. Parler. Aux autres parents. Aux autres enfants. Parce que le silence, c’est ce qui permet à ce système de tenir. Un silence complice. Un silence qui coûte cher.

La dernière chose à retenir

Ce n’est pas un problème de « quelques mauvaises pommes ». C’est un système. Un système qui a décidé que la vie des enfants valait moins que la peur des conflits. Moins que l’image de marque. Moins que l’argent.

Et ça, ce n’est pas du sport. C’est de la malhonnêteté.

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R Galaxie Rédaction

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