Les députés marocains se divisent sur le projet d’augmentation des taxes sur l’alcool.
R Galaxie Rédaction · 4 novembre 2026 à 14:06 · 5 min de lecture
La Commission des finances de la Chambre des représentants examine un projet de loi de finances 2027 incluant une hausse des taxes sur les boissons alcoolisées et les cigarettes. Des députées marocaines expriment leurs réserves sur les conséquences sociales et économiques de cette mesure.
Une tradition fiscale sous tension
Le Maroc applique depuis plusieurs décennies un système de taxation progressive sur les produits alcoolisés et le tabac, aligné sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour limiter leur consommation. Ces taxes, qui représentent une part significative des recettes publiques, servent à la fois à financer des programmes sociaux et à décourager les comportements jugés à risque pour la santé publique.
Cette année, le projet de loi de finances 2027, en cours d’examen à la Chambre des représentants, propose une nouvelle augmentation de ces taxes. Si le texte n’a pas encore été rendu public dans son intégralité, les discussions en commission révèlent des tensions autour de son ampleur et de sa justification économique.
Qui décide, et selon quelles règles ?
La décision relève du pouvoir exécutif, sous le contrôle du Parlement. Le gouvernement marocain, conformément à la Constitution de 2011, soumet chaque année un projet de loi de finances à la Chambre des représentants. Celle-ci examine les articles un par un, amendement par amendement, avant d’adopter ou de rejeter le texte en bloc. Dans ce cas précis, la Commission des finances, composée de députés élus, a ouvert un débat sur les articles relatifs aux taxes sur l’alcool et le tabac.
Les hausses de taxes sont généralement justifiées par trois arguments :
- La lutte contre la contrebande : des taxes trop basses favorisent le trafic transfrontalier, notamment dans les zones frontalières.
Cependant, aucune de ces justifications n’est systématiquement vérifiée par des études indépendantes au Maroc. Les débats parlementaires reposent souvent sur des données fournies par l’administration, sans contre-expertise publique.
Qui paiera, et qui en profitera ?
Les consommateurs directs seront les premiers impactés. Une hausse des taxes se traduit mécaniquement par une augmentation du prix à la consommation. Pour les boissons alcoolisées, dont le marché est déjà taxé à près de 25 % du prix de vente, une nouvelle hausse pourrait rendre l’accès plus difficile pour les ménages modestes.
Côté producteurs et distributeurs, les professionnels du secteur alertent régulièrement sur les risques de déséquilibres. Les brasseries et les viticulteurs marocains, bien que minoritaires, estiment que des taxes excessives pourraient les pousser à réduire leurs marges ou à licencier. Quant aux buralistes, leur marge de manœuvre est déjà limitée par la fixation des prix de vente au détail, imposée par l’État.
Enfin, l’État lui-même pourrait bénéficier d’une augmentation des recettes fiscales. Une hausse de 10 % sur ces produits pourrait ainsi injecter plusieurs centaines de millions de dirhams supplémentaires dans les caisses de l’État, sans nécessiter de nouvelles impositions sur les ménages ou les entreprises.
Les arguments des opposants à la hausse
Plusieurs députées marocaines, dont certaines issues de la majorité parlementaire, ont exprimé leur inquiétude lors des échanges en commission. Leurs arguments reposent sur trois points principaux :
- L’effet régressif : les taxes sur l’alcool et le tabac pèsent davantage sur les ménages à faible revenu, qui consacrent une part plus importante de leur budget à ces produits. Une hausse aggraverait les inégalités sociales.
- Le risque de marché noir : une augmentation brutale des prix pourrait renforcer la contrebande, notamment dans les régions frontalières avec l’Algérie et la Mauritanie, où les écarts de prix sont déjà importants.
- L’absence de mesure d’accompagnement : aucune disposition du projet de loi ne prévoit de réallouer les recettes supplémentaires à des programmes de santé publique ou de réduction des addictions, comme le préconisent les experts de l’OMS.
Ces critiques soulignent un manque de transparence sur l’utilisation effective des fonds collectés.
Les arguments des partisans de la mesure
Du côté du gouvernement et de certains députés, les arguments en faveur de la hausse se résument à trois principes :
- La responsabilité de l’État : la lutte contre les addictions est une priorité de santé publique, et les taxes sont un levier reconnu internationalement pour réduire la consommation. Le Maroc s’est engagé dans des accords régionaux, comme la Convention de l’OMS sur le tabac, qui fixent des objectifs de réduction.
- Les taxes sur l’alcool et le tabac, stables depuis plusieurs années, offrent une marge de manœuvre limitée.
- L’équité fiscale : ces produits, non essentiels à la survie, sont déjà parmi les plus taxés au Maroc. Une hausse modérée permettrait de les aligner sur les niveaux observés dans les pays voisins, comme la Tunisie ou l’Algérie.
Cependant, aucun chiffre précis n’a été avancé lors des débats pour étayer ces arguments. Le projet de loi reste flou sur l’ampleur exacte de la hausse envisagée, ce qui alimente les spéculations.
Un désaccord qui cache une question plus large
Au-delà des taxes sur l’alcool et le tabac, ce débat révèle un clivage plus profond : celui entre l’impératif de santé publique et les contraintes budgétaires. Les partisans de la hausse misent sur l’efficacité des taxes pour réduire la consommation, tout en comblant un déficit chronique. Leurs adversaires y voient une mesure punitive, mal ciblée, qui aggrave les inégalités sans garantie de résultats.
Un point de convergence existe néanmoins : tous les acteurs s’accordent sur la nécessité d’une meilleure traçabilité des fonds collectés. Si les taxes augmentent, il faut s’assurer qu’elles financent effectivement des politiques de prévention et de soin. À ce jour, aucun mécanisme de contrôle indépendant n’est en place pour vérifier cette affectation.
La Commission des finances devra trancher dans les prochaines semaines. Si le projet est adopté en l’état, les consommateurs marocains pourraient voir leurs factures augmenter dès le début de l’année 2027. Mais sans garanties sur l’utilisation des recettes, le débat ne sera pas clos.