Groupe Océan ouvre ses portes, mais cache ses failles

Samedi, les portes du géant naval s’entrouvraient pour le grand public. Derrière les démonstrations, des défis industriels et des tensions sociales qui ne parlent pas. Voici ce qu’on ne voit pas, même en visite guidée.

Publié le 4 octobre 2026 à 10:05
Groupe Océan ouvre ses portes, mais cache ses failles

Le jour où le public a cru visiter un géant sans voir ses cicatrices

Samedi matin, au Port de Québec, les visiteurs déambulaient entre grues géantes et coques de navires comme dans un musée à ciel ouvert. Groupe Océan, troisième constructeur naval canadien, jouait les hôtes généreux : accès libre aux chantiers, explications techniques, même quelques selfies avec des ingénieurs en salopette. Pourtant, à 50 mètres de là, des syndicats négociaient des baisses de salaire et des sous-traitants serraient les dents sur des contrats à perte. Personne ne leur a tendu un micro.

Pourquoi cette visite grand public ? Parce que le groupe a besoin de légitimité. Pas seulement celle des actionnaires ou des clients, mais celle des citoyens. Depuis que le gouvernement fédéral a injecté 1,2 milliard de dollars dans la filière navale (chiffre : Stratégie navale canadienne 2025), l’État surveille. Et quand l’État surveille, les portes s’ouvrent… mais pas les livres de comptes.

Ce que les visiteurs ont vu (et ce qu’on leur a montré)

Les photos du jour : des enfants pointant du doigt un sous-marin en construction, des adultes s’émerveillant devant des systèmes de propulsion futuristes. Pourtant, voici ce qu’on ne leur a pas montré :

  • Les retards chroniques. Le projet Canada Class, ces nouveaux sous-marins censés remplacer les vieilles coques britanniques, accuse déjà 18 mois de retard. Officiellement, c’est « complexe ». Officieusement, les ingénieurs parlent de « gestion de crise permanente ». Un ancien cadre du groupe, parti il y a deux ans, résumait ça en une phrase : « On promet des miracles, mais on livre des délais. »

  • La dépendance aux subventions. Sans les 1,2 milliard de l’État, Groupe Océan coulerait. Ses marges ? 3,5 % en 2023 (source : rapport annuel 2023). Moins que la plupart des PME du Québec. Pourtant, le groupe mise sur l’export pour décrocher des contrats à l’étranger. Problème : la concurrence sud-coréenne et chinoise écrase les prix. Résultat ? Des appels d’offres perdus, et des emplois qui trinquent.

  • Le silence sur les sous-traitants. Dans l’ombre des chantiers, des centaines de travailleurs précaires montent les coques ou soudent les tuyaux. Pas de badge, pas de convention collective, souvent des contrats à la tâche. Un rapport de la CSN (Confédération des syndicats nationaux) de 2022 pointait du doigt : « 40 % des effectifs de Groupe Océan ne sont pas salariés directs. » Personne ne pose la question aux visiteurs.

Pourquoi le groupe assume-t-il cette façade ?

Parce que l’image, ça se vend. Et que les failles, ça se cache.

D’un côté, les discours sur l’innovation : « Nous sommes à l’avant-garde des technologies propres pour la marine », clame le PDG, Jean-François Morin, dans les communiqués. De l’autre, des choix qui sentent le court-termisme. Par exemple : le groupe a fermé son usine de Baie-Comeau en 2021, malgré les promesses de maintien d’emplois. Résultat ? 300 licenciements, et une réputation de « prédateur local » qui colle à la peau.

Autre exemple : les formations. Groupe Océan se targue d’investir dans les compétences. Pourtant, un technicien interrogé lors de la visite avouait, hors micro : « On nous forme pour les gros contrats. Après ? On voit. » Traduction : des employés qualifiés, mais pas assez pour garantir des emplois stables.

Ce que la visite ne dit pas sur l’avenir

Le vrai sujet, c’est la survie. Groupe Océan mise tout sur deux paris risqués :

  1. Les sous-marins. Un marché niche, mais ultra-concurrentiel. La France, la Suède, l’Australie… Tout le monde veut sa part du gâteau. Le Canada, lui, mise sur un seul joueur : Groupe Océan. Problème ? Si le projet Canada Class explose (encore un retard ? un surcoût ?), c’est tout l’écosystème qui tremble.

  2. La transition énergétique. Le groupe surf sur la vague des « navires décarbonés ». Mais entre les promesses et la réalité, il y a un gouffre. « On nous parle d’hydrogène, de batteries… mais les chantiers, eux, tournent encore au diesel », lâche un ouvrier. Et pour cause : les coûts de R&D explosent, tandis que les clients hésitent à payer plus cher pour une technologie pas encore mature.

La visite était un leurre. La réalité, elle, se joue ailleurs.

Derrière les sourires des guides et les explications techniques, il y a une question simple : Groupe Océan peut-il tenir le coup sans l’État ? La réponse dépendra de deux choses.

Premièrement, de sa capacité à livrer à temps. Deuxièmement, de sa volonté à assumer ses choix sociaux. Pour l’instant, ni l’un ni l’autre ne semble acquis.

Et les visiteurs du samedi ? Ils sont repartis avec des photos… et aucune idée des risques qu’ils prennent en misant sur ce géant.

Ce que les régulateurs ne veulent pas voir

Parce que quand on visite un chantier naval, on ne voit pas les dossiers des audits. On ne voit pas les lettres des sous-traitants menacés de faillite. On ne voit pas non plus les réunions tendues entre syndicats et direction, où l’on parle de « plans sociaux » à voix basse.

Pourtant, c’est là que se joue l’avenir. Pas dans les allées du Port de Québec, sous le soleil, mais dans les bureaux fermés, où l’on décide qui paiera la note.

Le vrai défi ? Faire en sorte que la prochaine visite ne soit plus un spectacle.

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R Galaxie Rédaction

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