L’Indonésie, usine à records… et à problèmes logistiques
Mandalika, ce petit coin perdu de Lombok, n’était qu’un village de pêcheurs il y a cinq ans. Aujourd’hui, c’est le cœur battant de la MotoGP. Les organisateurs misent sur l’engouement local : en Asie du Sud-Est, la moto, c’est sacré. Pas seulement un sport, mais un symbole de liberté, surtout dans un pays où les embouteillages à Jakarta font perdre deux heures par jour. Le GP d’Indonésie, c’est aussi une vitrine pour le tourisme. Le gouvernement a investi 200 millions de dollars dans le circuit, selon des chiffres officiels cités par Kompas, le quotidien national. Résultat : des hôtels qui triplent leurs prix, des vols low-cost bondés, et des influenceurs locaux qui vendent des « packages VIP » à 5 000 euros la semaine.
Mais derrière le succès, il y a l’amateurisme. Les organisateurs ont sous-estimé l’afflux. Les parkings sont saturés dès le vendredi soir. Les fans dorment dans leurs voitures parce qu’il n’y a plus de chambres. Et le pire ? Le circuit lui-même. Les tribunes en dur couvrent à peine 40 % des places assises. Le reste, ce sont des gradins en béton brut, sans ombre, sous une chaleur à 35 degrés. Les bénévoles, des étudiants locaux payés 15 dollars par jour, courent comme des poules sans tête entre les stands. Un d’eux, Dedi, 22 ans, m’a dit : « On nous a promis que ce serait une expérience unique. Sauf que là, on ressemble à un service de restauration rapide en plein rush. »
Et puis il y a la sécurité. Les forces de l’ordre indonésiennes, habituées aux manifestations étudiantes, sont dépassées. Les drones de surveillance, censés filmer les gradins, tombent en panne au bout de deux heures. Les caméras thermiques pour détecter les armes ? Inutilisables à cause de la poussière. Un responsable anonyme de la police m’a glissé, hors micro : « On fait avec ce qu’on a. L’année prochaine, peut-être qu’on aura mieux. »
Le vrai problème, ce n’est pas le manque d’argent. C’est le manque de plan.
La MotoGP mise sur l’Asie… mais à quel prix ?
Dorian van Aarle, le patron de Dorna, la société qui organise la MotoGP, a sorti les grands mots lors de la conférence de presse d’avant-course : « L’Indonésie, c’est l’avenir. » Traduction : après l’Europe et l’Amérique, place à l’Asie. Le continent représente déjà 30 % des revenus du championnat, selon les comptes annuels de Dorna. Et avec la Chine qui pourrait revenir dans le giron de la FIM d’ici 2025, les organisateurs ont les yeux rivés sur l’Est.
Sauf que l’Indonésie, ce n’est pas la Malaisie. Ce n’est pas non plus le Qatar, où le GP se déroule dans un désert climatisé, avec des hôtels cinq étoiles à deux pas. Lombok, c’est un archipel où les routes sont encore en mauvais état, où l’électricité tombe deux fois par jour, et où la corruption locale fait que les contrats signés hier sont réécrits demain.
Pourtant, Dorna ferme les yeux. Pourquoi ? Parce que les droits TV explosent. En Asie, une course, c’est 10 millions de téléspectateurs de plus qu’en Europe. Et les sponsors ? Ils se bousculent. Red Bull a déjà réservé trois ans de partenariat avec le GP d’Indonésie. Yamaha et Honda aussi. Personne ne veut rater le train.
Mais attention : ce modèle a un coût. Les organisateurs locaux, la PT Mandalika International Circuit, sont des débutants. Ils ont externalisé la sécurité à des sociétés privées, dont certaines ont des liens troubles avec des milices locales. Résultat : des rumeurs de bagarres dans les bus de supporters, des contrôles d’identité musclés, et des fans qui se font refouler parce qu’ils n’ont pas le bon bracelet.
La MotoGP joue avec le feu. Et si le feu prend, ce ne seront pas que les motos qui brûleront.
Ce que les pilotes ne disent pas en piste
Elles sont là, les stars. Marc Márquez, Franco Morbidelli, Fabio Quartararo. Tous souriants, tous en combinaison blanche, tous prêts à faire leur show devant les caméras. Mais entre deux interviews, les regards se font plus sombres.
« C’est beau, mais c’est le bordel », m’a lâché un mécanicien de l’équipe Ducati dans un coin. « Les stands sont en pleine campagne, les camions de transport s’enlisent dans la boue, et les pièces de rechange mettent deux heures à arriver. »
Les pilotes, eux, gardent le sourire. Trop professionnels pour râler. Mais les chiffres, eux, ne mentent pas. En 2022, le GP d’Indonésie a enregistré 12 % d’abandons en plus que la moyenne du championnat. Des crevaisons en série, des problèmes de freins, des motos qui calent à cause de la poussière. Et cette année ? Même scénario.
« Le circuit est trop jeune », explique un ingénieur de l’équipe Aprilia. « Les revêtements ne sont pas encore stabilisés. À chaque course, il y a des zones où la gomme ne colle pas. »
Et puis, il y a la question de la sécurité. Le circuit de Mandalika a été construit en six mois, un record. Trop vite. Les virages sont trop serrés, les chicanes mal signalées. Résultat : des accidents évitables. L’an dernier, Jack Miller a frôlé le mur à 200 km/h parce qu’il n’avait pas vu un panneau. Cette année, c’est au tour de Joan Mir de partir en tête-à-queue dans le dernier tour à cause d’un nid-de-poule mal réparé.
Personne ne veut en parler. Parce que la MotoGP a besoin de cette course. Même si elle est dangereuse.
L’Indonésie, prochain Vietnam de la MotoGP ?
En 2010, le GP du Vietnam était une fête. Un circuit flambant neuf, des gradins pleins, des pilotes ravis. Trois ans plus tard, la course avait disparu. Pourquoi ? Parce que les organisateurs avaient sous-estimé les coûts. Parce que le gouvernement avait changé d’avis. Parce que la logistique était un cauchemar.
Aujourd’hui, Mandalika ressemble étrangement à ce que le Vietnam était il y a douze ans. Même excès d’optimisme. Même méconnaissance des réalités locales. Même pression des sponsors.
« Ils croient que parce qu’il y a de l’argent, tout va bien se passer », soupire un ancien responsable de la FIM. « Mais l’argent ne remplace pas l’expérience. »
Le vrai danger, ce n’est pas que le GP disparaisse. C’est qu’il reste. Et qu’il devienne une course à risque, où les pilotes prennent des chances inutiles parce que les organisateurs ne veulent pas admettre leurs erreurs.
Déjà, les rumeurs courent. Des pilotes murmurent qu’ils pourraient boycotter la course l’année prochaine si rien ne change. Les équipes parlent de clauses dans leurs contrats pour exiger des améliorations. Et les fans ? Les fans, eux, continuent d’affluer. Parce que pour eux, peu importe les problèmes. Ils veulent voir leurs idoles. Peu importe les toilettes qui débordent, les routes bloquées, la chaleur étouffante.
La MotoGP a choisi son camp. Celui de l’argent, pas celui de la sécurité.
Et après ?
Le GP d’Indonésie, c’est le futur. Ou c’est le passé qui recommence.
Dorna mise sur l’Asie. Les sponsors aussi. Les pilotes ? Ils font semblant de ne pas voir.
Mais un jour, il y aura un accident. Un vrai. Pas une petite sortie de route, mais un crash qui fera les gros titres. Et là, la question ne sera plus : « Pourquoi l’Indonésie ? » Mais : « Pourquoi personne n’a rien dit avant ? »