Un panneau de signalisation rouillé, une piste de VTT à moitié effacée par la boue, et des bénévoles improvisés pour guider les participants. C’est ça, l’accueil réservé aux 1 200 marcheurs du Grand Défi Pierre Lavoie à Amos, samedi. Pourtant, la Ville savait. Les inscriptions étaient ouvertes depuis des mois. Les organisateurs avaient même prévenu : attendez-vous à un monde fou. Alors pourquoi personne n’a bougé pour sécuriser les sentiers ? Pourquoi les trottoirs étaient-ils encore gelés, malgré les alertes météo ? Et surtout, pourquoi la Ville fait semblant de ne pas voir que cette marche est devenue un rendez-vous annuel pour des centaines de gens, dont beaucoup viennent de loin ?
Les sentiers, terrain de jeu pour les amateurs de risques
Le sentier des Cascades, censé être l’un des parcours les plus accessibles, était un champ de mines. Boues profondes, racines saillantes, et des passages étroits où deux marcheurs ne pouvaient pas se croiser sans se serrer comme des sardines. Les organisateurs avaient balisé le parcours avec des rubans rouges, mais personne n’avait prévenu les participants que ces rubans disparaîtraient dès la première averse. Résultat : des groupes entiers se sont retrouvés bloqués, certains devant faire demi-tour sous la pluie fine qui tombait depuis le matin.
Un participant, Jean-François L., 52 ans, a abandonné après 3 kilomètres. « On nous avait dit que c’était un parcours adapté aux débutants. Débutants, oui, mais pas à ce point. J’ai failli me tordre la cheville trois fois. » Il n’est pas le seul. Plusieurs marcheurs ont fini par prendre leur voiture pour rentrer, lassés de chercher leur chemin sur des pistes non entretenues. Pourtant, le Grand Défi Pierre Lavoie n’est pas une randonnée pour experts. C’est un événement grand public, censé être accessible à tous. Alors pourquoi la Ville d’Amos traite-t-elle ses citoyens comme des intrus ?
Le Grand Défi, miroir des priorités municipales
La Ville d’Amos dépense des millions pour des projets phares, le réaménagement du centre-ville, la rénovation du parc industriel, les subventions aux entreprises locales. Mais quand il s’agit de maintenir en état les sentiers utilisés par des centaines de personnes chaque année, on fait les sourds. « On nous dit toujours qu’il manque d’argent, mais où est passé l’argent des subventions fédérales pour les infrastructures récréatives ? », lance Marie-Claude B., présidente du club de marche local. Elle a compté : sur les 5 sentiers balisés autour d’Amos, trois étaient dans un état critique samedi. « Et ce n’est pas la première fois. »
Pourtant, les chiffres sont là. Selon un rapport de la Fédération québécoise de la marche (2022), Amos accueille près de 3 000 marcheurs par an lors des événements comme le Grand Défi. Une manne économique pour les commerces locaux, les hôtels, les cafés. Mais la Ville ne semble pas s’en soucier. « On a l’impression qu’ils préfèrent que les gens aillent marcher ailleurs, plutôt que de faire l’effort de rendre les sentiers sûrs », ajoute Marie-Claude B. Un comble, quand on sait que la Ville a reçu 1,2 million de dollars en subventions provinciales l’an dernier pour « l’aménagement durable des espaces verts ». Où est passé cet argent ?
Le vrai problème : personne ne veut assumer
Le Grand Défi Pierre Lavoie, c’est l’événement santé par excellence. Une marche pour la sensibilisation à la sclérose en plaques, mais aussi pour le plaisir, pour se bouger, pour rencontrer du monde. Sauf qu’à Amos, on semble avoir oublié que c’était aussi un événement social. Les bénévoles présents samedi étaient tous des particuliers, pas un seul employé municipal. « On nous a juste dit : ‘Débrouillez-vous.’ », raconte Sophie D., une bénévole qui a passé quatre heures à distribuer des eau et à répondre aux questions des participants égarés.
Et puis, il y a le silence des élus. Contactée en fin de journée, la mairesse d’Amos, Lynda Lemay, a répondu par un communiqué laconique : « La Ville travaille sur un plan d’entretien des sentiers pour les prochains mois. » Sans date, sans détails, sans engagement. Comme si le problème était trop gênant pour être abordé de front.
Pourtant, le Grand Défi Pierre Lavoie, c’est bien plus qu’une simple marche. C’est un baromètre. Si la Ville ne prend pas soin de ses sentiers, c’est qu’elle ne prend pas soin de ses citoyens. Point.
Ce que ça dit de la santé publique à Amos
La marche, c’est la santé. C’est un fait. Et Amos, avec son taux d’obésité à 22 % (contre 18 % en moyenne au Québec, selon l’Institut national de santé publique), aurait tout intérêt à encourager ce genre d’initiatives. Sauf que quand les infrastructures pourrissent, les gens finissent par se décourager. « La dernière fois que j’ai essayé de marcher dans le secteur, j’ai vu des gens abandonner après 20 minutes parce qu’ils en avaient marre de trébucher », raconte un résident qui préfère garder l’anonymat.
Le Grand Défi, c’est aussi une question de cohésion sociale. À Amos, où les quartiers sont parfois cloisonnés, cette marche est l’un des rares moments où tout le monde se retrouve, peu importe l’âge ou le milieu. Mais si la Ville ne fait rien pour améliorer les conditions, elle risque de perdre cette dynamique. Et ça, ce serait une vraie tragédie.
La prochaine fois, ils iront ailleurs
Les marcheurs d’Amos ne sont pas idiots. Ils voient bien que la Ville les néglige. Alors la prochaine fois, ils iront marcher à Val-d’Or, à Rouyn-Noranda, ou même à Montréal. Parce qu’à Amos, on a l’impression qu’on n’est pas les bienvenus sur nos propres sentiers.
Et ça, c’est le vrai problème. Pas la boue. Pas les trottoirs gelés. Mais le fait qu’une Ville ignore ses citoyens au point de les laisser se débrouiller seuls, comme des parias.
La prochaine fois, ils ne reviendront pas. Et ce jour-là, Amos aura perdu bien plus qu’une marche : elle aura perdu une partie de son âme.