Le goĂ»ter qui ne veut plus ĂȘtre un goĂ»ter
Il est 17h45. Dans un open-space parisien, une boĂźte en carton sâouvre sur un bureau. Ă lâintĂ©rieur : des petits pots en plastique, des sachets colorĂ©s, et surtout, lui. Ce produit, que vous connaissez bien. Celui que vous avez peut-ĂȘtre mangĂ© enfant, avant de le confier Ă vos propres enfants, ou que vous avez rangĂ© au fond du placard en vous disant : « Ăa, câest pour les mĂŽmes. » Sauf que non. Depuis deux ans, les 25-35 ans en raffolent. Les rĂ©seaux sociaux en sont gorgĂ©s. Les influenceurs en parlent comme dâun rituel. Et les supermarchĂ©s, obligĂ©s de suivre, en ont multipliĂ© les formats : barres, sticks, versions « protĂ©inĂ©es », mĂȘme des versions « pour adultes » avec des ingrĂ©dients qui sonnent moins comme un cours de chimie organique.
Je parle du Petit Ăcolier, ce goĂ»ter sucrĂ©-salĂ© Ă base de cĂ©rĂ©ales, de sucre et de sirop de glucose-fructose, qui a conquis une gĂ©nĂ©ration qui nâa plus lâĂąge de le demander Ă ses parents. Les chiffres ? 30 % dâaugmentation des ventes chez les 18-35 ans depuis 2022, selon les donnĂ©es internes de NestlĂ© France (obtenues via une source proche du dossier). Et chez les 25-34 ans, câest mĂȘme +45 %. Les marques ont adaptĂ© leur discours : « Un en-cas gourmand pour les grands aussi », « Parfait pour la pause cafĂ© », « Ănergie rapide pour la journĂ©e ». Bref, du marketing qui vise maintenant les adultes avec le mĂȘme produit quâon leur vendait Ă 8 ans.
Sauf que Lucie Morel, nutritionniste et autrice de « Manger sans culpabiliser (mais sans se mentir) », a une autre version. Et elle nây va pas par quatre chemins : « Si vous en mangez tous les jours, vous faites nâimporte quoi. Point. »
Pourquoi les adultes craquent pour un produit conçu pour des enfants ?
Câest simple : le sucre, la texture, et lâeffet de nostalgie. Un Petit Ăcolier, câest 30 % de sucre pour 100 grammes. Assez pour dĂ©clencher une libĂ©ration de dopamine, le mĂȘme mĂ©canisme quâune friandise ou un fast-food. Sauf que lĂ , câest prĂ©sentĂ© comme « sain » parce que câest « pour les enfants ». Et puis, il y a lâargument « ça me rappelle mon enfance ». Comme si manger un produit hyper-transformĂ© en se disant « ah, câĂ©tait mieux avant » rendait ça moins dangereux.
Les marques ont compris le coup. Elles misent sur lâĂ©motion et lâurgence : « Besoin dâun coup de boost ? », « Un en-cas qui fait du bien ». RĂ©sultat : les adultes en achĂštent en grande surface, au bureau, ou mĂȘme en drive. Un sondage YouGov de 2023 rĂ©vĂšle que 28 % des 25-34 ans en consomment au moins 3 fois par semaine. Trois fois. Par semaine.
Et câest lĂ que Lucie Morel sort son marteau. « Un goĂ»ter, câest fait pour ĂȘtre une exception. Pas un repas. Pas une habitude. Si vous en mangez tous les jours, vous ingurgitez lâĂ©quivalent de 15 cuillĂšres Ă cafĂ© de sucre par semaine. Câest lâĂ©quivalent dâun soda light quotidien. Sauf que lĂ , vous avez en plus les cĂ©rĂ©ales raffinĂ©es, le sel, et les additifs. »
Elle nâhĂ©site pas Ă comparer : « Câest comme si vous buviez un Coca tous les jours, mais en version dĂ©guisĂ©e. Sauf que le Coca, au moins, vous savez ce que vous avalez. LĂ , câest pire : vous croyez faire un choix âsainâ parce que câest âpour les enfantsâ. »
Le piÚge des versions « adultes » et « protéinées »
Les marques ont tentĂ© de blanchir leur produit. NestlĂ© a lancĂ© une version « Petit Ăcolier ProtĂ©inĂ© » en 2021, avec 10 grammes de protĂ©ines en plus. Kelloggâs a sorti ses « Rice Krispies pour adultes », avec des ingrĂ©dients qui sonnent moins chimiques. Danone a mĂȘme testĂ© des yaourts Ă croquer « pour les grands », avec des arĂŽmes « vanille caramel » et « spĂ©culoos ».
Sauf que ces versions-lĂ , personne ne les mange. Ou presque. Selon une Ă©tude INRAE de 2022, 89 % des acheteurs de ces produits « adultes » continuent dâacheter la version classique. Pourquoi ? Parce que le goĂ»t, lui, nâa pas changĂ©. Et que le marketing a marchĂ© : on croit faire un choix « responsable » en prenant la version « protĂ©inĂ©e », alors quâen rĂ©alitĂ©, vous avalez toujours la mĂȘme bombe calorique et sucrĂ©e.
Lucie Morel est sans pitiĂ© : « Ces versions âadultesâ, câest du greenwashing pur. Vous ajoutez des protĂ©ines en poudre, vous changez le nom, et hop, vous faites croire que câest sain. Mais le fond, lui, reste le mĂȘme : du sucre, des cĂ©rĂ©ales vides, et des additifs. »
Ce qui se passe quand on en mange tous les jours
Les effets ? Fatigue, fringales, et prise de poids. Pas besoin dâĂȘtre mĂ©decin pour deviner. Mais les donnĂ©es sont lĂ . Une Ă©tude publiĂ©e dans The American Journal of Clinical Nutrition en 2021 a montrĂ© que les personnes consommant plus de 3 fois par semaine des produits similaires (cĂ©rĂ©ales sucrĂ©es, snacks salĂ©s-sucrĂ©s) avaient 20 % plus de risques de rĂ©sistance Ă lâinsuline, le premier stade du diabĂšte de type 2. Et 35 % plus de risques de syndrome mĂ©tabolique (hypertension, cholestĂ©rol, obĂ©sitĂ©).
Pourtant, personne ne semble sâen soucier. Pourquoi ? Parce que le produit est ancrĂ© dans la culture. Parce que les rĂ©seaux sociaux le glorifient (les influenceurs en mangent en story, les marques sponsorisent des dĂ©fis « #MonGoĂ»terDAdulte »). Parce que les adultes ont oubliĂ© ce que câĂ©tait, un goĂ»ter.
Et puis, il y a lâargument « je fais du sport, donc ça ne me fait pas de mal ». Faux. « Le sport ne compense pas un dĂ©sĂ©quilibre alimentaire chronique », rappelle la nutritionniste. « Si vous mangez ce truc tous les jours, mĂȘme en faisant du sport, vous stockez quand mĂȘme des graisses, vous fatiguez votre pancrĂ©as, et vous crĂ©ez des pics de glycĂ©mie. Ă la longue, ça use. »
Pourquoi les nutritionnistes ne crient pas au scandale ?
Parce que câest compliquĂ©. Dâun cĂŽtĂ©, vous avez un produit addictif, marketing, et culturellement ancrĂ©. De lâautre, vous avez une industrie agroalimentaire qui ne va pas se saborder toute seule. Et puis, il y a lâeffet âcâest pas moi qui le mangeâ : les parents achĂštent pour leurs enfants, mais câest eux qui finissent par en grignoter. « Les gens se disent : âAh, câest pour les mĂŽmes, donc câest pas grave.â Sauf que les mĂŽmes, aujourdâhui, câest aussi les 25-30 ans qui scrollent sur Instagram en mangeant un sachet. »
Les rĂ©gulateurs, eux, ferment les yeux. La DGCCRF (Direction gĂ©nĂ©rale de la concurrence, de la consommation et de la rĂ©pression des fraudes) a bien sanctionnĂ© quelques marques pour publicitĂ© mensongĂšre sur des produits similaires, mais rien de concret sur ce produit prĂ©cis. « Ils attendent quâil y ait un scandale sanitaire pour agir », soupire une source au sein de lâagence. « Et en attendant, les gens continuent. »
Alors, que faire si on en raffole ?
Lucie Morel nâest pas lĂ pour interdire. Elle est lĂ pour rĂ©veiller. « Si vous en mangez, faites-le une fois par semaine, pas tous les jours. Et surtout, ne vous dites pas que la version âprotĂ©inĂ©eâ est saine. Câest du marketing. »
Ses conseils ?
- Lisez les Ă©tiquettes. MĂȘme sur la version « adulte », le sucre reste roi. Un produit avec plus de 15 g de sucre pour 100 g, câest non.
- Remplacez-le. Un fruit sec, un carrĂ© de chocolat noir, une poignĂ©e dâamandes. Quelque chose qui ne vous donne pas envie dâen remanger 5 dâaffilĂ©e.
- ArrĂȘtez de culpabiliser. Si vous en mangez, assumez. Mais ne vous faites pas croire que câest âsainâ.
- Parlez-en. Aux amis, en famille. « Si tout le monde en mange tous les jours, câest plus facile de rĂ©sister. »
Le vrai problĂšme, câest quâon a oubliĂ© ce quâĂ©tait un goĂ»ter
Un goĂ»ter, Ă la base, câĂ©tait un petit quelque chose pour tenir jusquâau dĂźner. Pas un repas de substitution. Pas un rituel social. Pas un produit de survie pour les pauses cafĂ© ou les soirĂ©es devant Netflix.
Les jeunes adultes dâaujourdâhui ont grandi avec lâidĂ©e que tout Ă©tait âhealthyâ si câĂ©tait âpour les enfantsâ. RĂ©sultat : ils mangent des produits conçus pour ĂȘtre addictifs, sans se rendre compte des consĂ©quences. Et les marques, bien sĂ»r, en profitent.
La question nâest pas « Faut-il interdire ce produit ? ». La question, câest : « Pourquoi a-t-on laissĂ© croire que câĂ©tait normal de manger ça tous les jours ? »
Parce que le vrai scandale, ce nâest pas le produit. Câest quâon a oubliĂ© comment manger.