Le public de Lausanne a ri, sans le savoir, quand les deux ténors se sont affrontés sur la terrasse de Miremont. Pas de ces aigus forcés qu’on entend parfois à Paris, non : une vraie rivalité, charnelle, presque vulgaire. Le premier, un peu gras, suait sous sa chemise blanche. Le second, plus sec, jouait de son sourire pour désarmer. Entre eux, la Mireille de Gounod, ce monument du XIXe siècle, devenait soudain moins un chef-d’œuvre qu’un prétexte à une scène de village crédible. Et c’est ça, le tour de force de cette production : rendre le kitsch supportable.
Pas de décors kitsch non plus. Juste un plateau de bois brut, des murs blancs, et cette lumière crue qui fait ressortir les visages. Bruno Ravella, le metteur en scène, a évité le piège : pas de pastiche provençal, pas de pastis en fond de scène. Juste l’essentiel. Le résultat ? Une Mireille qui ne sent pas le musée.
Pourtant, quelque chose cloche. Le plateau est 100 % francophone, et c’est là que le bât blesse. On nous vend ça comme une innovation, mais en réalité, c’est une fuite. Une fuite vers le confort, vers ce qu’on connaît déjà. À l’Opéra de Paris, on a longtemps critiqué Gounod pour son académisme. À Lausanne, on le réhabilite en le vidant de sa dimension internationale. Comme si le français était devenu une langue à part, coupée du reste du monde.
Jean-Marie Zeitouni, au pupitre, a sauvé le spectacle. Son orchestre, précis sans être sec, a évité les écueils des tempos trop lents ou trop rapides. Mais même lui n’a pas pu masquer l’absence de tension dramatique dans certains passages. Quand les chanteurs parlent trop fort, c’est souvent qu’ils n’ont rien à dire.
Et puis, il y a ce détail : le public. Majoritairement francophone, bien sûr, mais pas seulement suisse. Des Français, des Belges, des Québécois. Tous là pour entendre leur langue, mais aussi pour voir si cette Mireille tient encore debout sans les stars internationales. Elle tient. Mais à quel prix ?
Le vrai problème, c’est que cette production ne prend aucun risque. Pas de réinterprétation, pas de choc. Juste une version lissée, consensuelle. Comme si l’Opéra de Lausanne avait peur de se planter.
Pourtant, il y a eu des moments où ça a marché. Quand le chœur des paysannes a envahi la scène, quand les costumes simples ont fait oublier les décors minimalistes, quand les voix ont porté sans forcer. Ces instants-là, c’était du vrai théâtre.
Mais au final, Mireille reste ce qu’elle a toujours été : une œuvre sur le pardon, la rédemption, et les illusions perdues. Et cette production, en évitant les écueils, a peut-être raté l’occasion de montrer que le classique peut encore surprendre.
Le plateau francophone était une bonne idée. Dommage qu’elle n’ait pas servi à autre chose qu’à confirmer ce qu’on savait déjà.
Lausanne a prouvé que la tradition pouvait encore plaire. Mais est-ce que ça valait le coup de ne pas la bousculer ?