Le 10 octobre à 20h30, à l’Agora, les Hoptimistes reviennent. Pas pour une conférence, pas pour une collecte de fonds, mais pour une comédie musicale intitulée Elles étaient une fois. Le titre est un clin d’œil à Il était une fois…, ces contes pour enfants où tout finit bien. Sauf que là, rien ne finit bien. Ou alors, tout finit mal. Ou alors, tout finit autrement. Parce que cette pièce, c’est l’histoire de femmes qui ont eu un cancer. Pas une histoire édulcorée, pas une histoire héroïque non plus. Juste une histoire crue, drôle parfois, rageuse souvent, et surtout, politique.
Le cancer comme sujet, le féminisme comme arme
En 2023, les Hoptimistes avaient déjà fait parler d’elles. Leur spectacle Elles étaient une fois avait cartonné, mais pas pour les raisons attendues. À l’époque, on parlait de leur franchise, de leur humour noir, de leur capacité à transformer une expérience traumatisante en spectacle. Personne ne parlait assez de leur angle : le cancer n’est pas qu’une maladie, c’est un système. Un système qui broie les femmes, qui les isole, qui les fait taire. Et les Hoptimistes, elles, refusent de se taire.
Leur retour à l’Agora tombe à pic. Ou alors, pas assez. Parce que l’Octobre rose, ce mois où tout devient rose et mignon pour sensibiliser au cancer du sein, est de plus en plus contesté. Les associations dénoncent son côté marketing, son manque de fonds réels alloués à la recherche, ses campagnes qui frisent le rosebonbon. En 2022, une étude de l’INCa (Institut National du Cancer) révélait que seulement 1,5 % des dons déclarés pendant l’Octobre rose étaient effectivement reversés à des programmes de recherche. Le reste ? Partis en communication, en goodies, en opérations marketing pour des marques qui surfent sur la tendance.
Les Hoptimistes, elles, ne surfent pas. Elles plongent.
Pourquoi cette pièce fait mal à ceux qui ne veulent pas voir
Le spectacle dure une heure trente. Pas de place pour les demi-mesures. Dès les premières notes, on comprend que ce n’est pas une comédie musicale comme les autres. Pas de méchants caricaturaux, pas de happy end facile. Juste des femmes qui parlent. Qui crient, parfois. Qui rient, souvent. Qui racontent leur corps comme un territoire conquis, puis violé, puis repris de force.
Il y a des scènes qui claquent. Comme celle où une des comédiennes, en pleine chimiothérapie, se regarde dans le miroir et dit : « Je ne me reconnais plus. Mais qui me reconnaîtrait, moi, dans cet état ? » Pas de pathos, pas de larmes. Juste la vérité. Une vérité qui dérange, parce qu’elle rappelle que le cancer, ce n’est pas qu’une question de survie. C’est une question de pouvoir.
Et puis, il y a la musique. Composée par des femmes, jouée par des femmes, pour des femmes. Pas de grands orchestres, pas de chorégraphies tape-à-l’œil. Juste des guitares, des voix, des rythmes qui montent et qui descendent comme des vagues. Parfois douces, parfois brutales. Toujours honnêtes.
L’Agora, ce lieu qui ne devrait pas être neutre
Choisir l’Agora pour ce spectacle, ce n’est pas un hasard. C’est un choix. L’Agora, c’est un lieu polyvalent, un peu froid, un peu institutionnel. Le genre d’endroit où on vient pour des conférences, des débats, des expositions. Pas pour des comédies musicales qui parlent de cancer et de féminisme. Pourtant, c’est là qu’elles seront. Et c’est là que le public va devoir se confronter à quelque chose d’inconfortable.
Parce que Elles étaient une fois, ce n’est pas qu’un spectacle. C’est un miroir. Un miroir tendu vers ceux qui croient encore que le cancer, c’est une histoire individuelle. Une histoire de chance, de courage, de résilience. Pas une histoire de structure.
Et puis, il y a cette question qui plane : pourquoi une comédie musicale ? Pourquoi pas un documentaire ? Pourquoi pas un essai ? Parce que le théâtre, ça permet de rire avec les femmes qui ont eu un cancer, pas des femmes qui ont eu un cancer. Ça permet de se dire : « Putain, mais c’est vrai, ça ! » en même temps qu’on rit jaune. Ça permet de comprendre que le cancer, ce n’est pas qu’une maladie. C’est un système qui nous regarde, nous juge, nous évalue. Et que parfois, la seule façon de le combattre, c’est de lui rire au nez.
Ce que le public ne veut pas entendre
Les critiques vont dire : « Mais c’est trop sombre ! » Ou « C’est trop politique ! » Ou « Moi, je ne veux pas voir ça, je préfère les spectacles légers. » Sauf que la légèreté, ici, c’est une insulte. Parce que le cancer, ce n’est pas léger. Et le féminisme non plus.
Les Hoptimistes ne demandent pas la pitié. Elles ne demandent pas l’applaudissement. Elles demandent juste qu’on les écoute. Qu’on entende ce qu’elles ont à dire. Qu’on comprenne que leur combat, ce n’est pas qu’un combat contre la maladie. C’est un combat contre l’indifférence.
Et puis, il y a cette scène, vers la fin. Une des comédiennes regarde le public et dit : « Vous savez quoi ? On n’est pas des héroïnes. On est juste des femmes. Des femmes qui ont eu un cancer. Et qui sont toujours là. » Pas de grand discours. Pas de conclusion solennelle. Juste une phrase. Une phrase qui reste en tête bien après que les lumières se sont éteintes.
Pourquoi y aller ? Parce que c’est nécessaire
Vous n’êtes pas concerné·e par le cancer ? Tant mieux. Vous n’avez jamais eu à affronter cette épreuve ? Parfait. Mais ça ne veut pas dire que vous n’avez pas votre rôle à jouer. Parce que Elles étaient une fois, ce n’est pas qu’un spectacle pour celles qui ont vécu ça. C’est un spectacle pour celles qui veulent comprendre. Pour celles qui veulent se dire : « Mais attends, moi aussi, je fais partie de ça. »
Et puis, il y a cette question qui revient, encore et encore : « Pourquoi on en parle si peu ? » Pourquoi le cancer des femmes, ce n’est pas un sujet de débat public ? Pourquoi on préfère parler de rose, de rubans, de campagne marketing, plutôt que de structures, de soins, de droits ?
Les Hoptimistes ne répondent pas à toutes ces questions. Elles les posent. Et c’est déjà énorme.
Alors, le 10 octobre, à 20h30, à l’Agora, vous irez ? Peut-être. Peut-être pas. Mais une chose est sûre : si vous ne venez pas, vous manquerez quelque chose. Pas un spectacle. Une vérité.
Ce qu’on ne vous dira pas dans les programmes
Les affiches parlent de « comédie musicale », de « spectacle touchant », de « moment fort de l’Octobre rose ». Elles ne parlent pas de la colère. Elles ne parlent pas de la rage. Elles ne parlent pas de cette scène où une des comédiennes, en pleurs, hurle : « On nous a volé notre corps ! Et personne ne nous le rendra ! »
Elles ne parlent pas non plus de ce public, en 2023, qui a applaudi à tout rompre après la représentation. Pas par pitié. Par reconnaissance. Parce que pour une fois, quelqu’un avait osé dire les choses à voix haute.
Alors, vous viendrez ? Pas pour pleurer. Pas pour rire. Pour comprendre. Pour vous dire que vous aussi, vous faites partie de cette histoire. Même si vous ne l’avez pas vécue.
Parce que le cancer, ce n’est pas qu’une histoire de femmes. C’est une histoire de nous tous.
Et les Hoptimistes, elles, elles savent très bien comment nous le rappeler.