À Châteauroux, Google achète la terre et boit l’eau avant même d’avoir construit

Trois adjoints démissionnent. La mairie d’Etrechet refuse de voir son territoire se transformer en satellite de Mountain View. Mais les élus locaux ne sont pas les seuls à jouer les gendarmes. Derrière le projet, une stratégie foncière qui fait grincer des dents bien plus loin que l’Indre.

Publié le 20 septembre 2026 à 06:07
À Châteauroux, Google achète la terre et boit l’eau avant même d’avoir construit

30 hectares, 20 millions d’euros, et une promesse vide sur l’emploi

Le prix ? 20 millions d’euros, selon des sources municipales. Pas un centime de plus, pas un centime de moins. Une somme qui fait sourire les agriculteurs de la région. « On nous a rachetés comme des vaches à l’abattoir », lance un éleveur de bovins dont les champs bordent le futur site. Lui et ses voisins ont signé sans trop réfléchir : l’argent est l’argent, surtout quand les banques serrent. Mais aujourd’hui, ils regardent les plans d’aménagement et se demandent : « Et si on nous avait menti ? »

Google promet 120 emplois directs. Cent vingt. Sur un territoire où le chômage frôle les 10 % et où les usines ferment une à une depuis 2010. Sauf que ces 120 postes ? Ils seront pour l’essentiel occupés par des ingénieurs et des techniciens qualifiés. Pas besoin de main-d’œuvre locale. « Ils vont nous vendre du rêve en nous disant qu’on va former des gens, mais à quoi bon ? Les data centers, ça tourne tout seul après. Et après, on reste avec des terres stériles et une facture d’eau qui explose », grogne un adjoint démissionnaire, qui demande à rester anonyme.

Parce que oui : l’eau. Le projet prévoit une consommation annuelle de 3,5 millions de mètres cubes. Soit l’équivalent de la consommation domestique de 14 000 habitants. À Châteauroux, où la sécheresse s’installe comme une norme, les riverains commencent à s’inquiéter. « On nous dit que c’est pour le climat, mais leur data center, il va pomper comme un trou noir », résume un viticulteur dont les vignes sont à moins de 500 mètres du site.

Et puis il y a l’électricité. 100 mégawatts. Assez pour alimenter une ville de 30 000 habitants. Assez pour faire grimper les tarifs des particuliers si EDF doit investir dans des lignes haute tension supplémentaires. « On nous vend du progrès, mais qui va payer la note ? »

La stratégie Google : acheter avant que les gens ne réagissent

Google ne se contente pas d’acheter des terres. La société achète du temps. En Indre, comme ailleurs. À Mayenne en 2021, à Quimper en 2022, à Strasbourg en 2023 : chaque fois, le scénario est le même. Une filiale locale (souvent une SAS ou une SCI montées en quelques semaines) rachète des parcelles agricoles ou industrielles. Les maires sont prévenus en dernier. Les riverains ? Jamais. « On apprend l’existence du projet par un article de La Nouvelle République, et là, c’est trop tard », raconte un conseiller municipal de Châteauroux.

Pourtant, les risques sont connus. En 2020, une étude de l’ADEME (l’Agence de la transition écologique) alertait sur l’empreinte carbone des data centers : « Un seul data center peut émetttre autant qu’une petite ville ». Mais Google, comme ses concurrents (Microsoft, Amazon, Oracle), mise sur un argument imparable : « C’est mieux que le charbon. » Sauf que le gaz naturel, lui, est encore largement utilisé pour alimenter ces usines. Et que personne ne parle des déchets électroniques générés après 10 ou 15 ans d’exploitation.

À Châteauroux, les écologistes locaux parlent de « greenwashing foncier ». « Ils achètent des terres, ils polluent les nappes phréatiques, et après, ils nous disent qu’ils sauvent la planète. C’est du grand n’importe quoi », lance une militante d’Alternatiba, qui organise des rassemblements devant la préfecture.

Pourquoi l’État ferme les yeux ?

La question qui tue. Parce que oui : où est l’État dans tout ça ? Où sont les préfets, les régions, les parlementaires ?

À Bruxelles, la Commission européenne a validé le projet dans le cadre de son « plan de relance numérique ». En France, le ministère de l’Économie a classé l’affaire comme « d’intérêt général », ce qui signifie : pas de débat public, pas de recours possible. « C’est la loi Lemaire de 2016 qui leur donne ce pouvoir, explique un juriste spécialisé dans les conflits d’usage des sols. Mais est-ce que c’est démocratique ? Non. Est-ce que c’est transparent ? Encore moins. »

Les élus locaux se sentent abandonnés. « On nous dit : ‘C’est une décision nationale, vous n’avez pas votre mot à dire.’ Mais qui a décidé ça ? Qui a pesé le pour et le contre ? », s’énerve un conseiller régional. La réponse est simple : personne. Ou presque.

Parce que Google a ses entrées. En 2022, la société a versé 1,5 million d’euros à des fondations liées à des personnalités politiques, selon les données de la Transparency International. Des dons « légaux », mais qui tombent toujours au bon moment. « Quand tu vois qu’un projet comme celui-là se monte en trois mois, sans concertation, tu te demandes si les filières administratives ne sont pas un peu… lubrifiées », ose un ancien haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur.

Ce que les démissionnaires veulent vraiment

Les trois adjoints qui ont quitté la mairie d’Etrechet ne veulent pas juste bloquer Google. Ils veulent changer les règles du jeu.

Leur première demande ? Un moratoire sur les acquisitions foncières par les géants du numérique dans l’Indre. « On ne peut pas laisser des multinationales acheter nos terres comme des bonbons », martèle l’un d’eux. Leur seconde exigence : une étude d’impact environnemental réelle, pas un rapport de complaisance écrit par des consultants payés par Google. Enfin, ils réclament un référendum local avant toute décision. « Si les habitants sont contre, qu’ils soient contre. Point. »

Pour l’instant, la mairie de Châteauroux (qui n’est pas directement concernée, mais qui suit le dossier de près) reste prudente. « On ne peut pas s’opposer frontalement à un projet soutenu par l’État, mais on peut exiger des garanties », tempère un élu. Sauf que les garanties, justement, Google n’en donne jamais.

Le vrai problème, c’est que ça ne s’arrête pas à Châteauroux

À Mayenne, les agriculteurs manifestent depuis deux ans. À Quimper, les associations écologistes ont obtenu un recours devant le tribunal administratif. À Strasbourg, c’est la crise de l’eau qui menace. Partout, le même schéma : Google arrive, achète, construit, et après, les locaux doivent s’adapter.

Le pire ? Personne ne semble s’en soucier. Ni les médias, trop occupés à célébrer les « innovations », ni les politiques, trop contents de faire croire qu’ils « attirent les investissements ».

Pourtant, la question est simple : qui décide de l’avenir des territoires ? Les maires ? Les citoyens ? Ou des algorithmes basés à Mountain View ?

À Etrechet, on a choisi sa réponse. Et elle ne plaît pas à Google.

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R Galaxie Rédaction

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