En 2023, une jeune femme de 23 ans vend sa startup à une licorne de San Francisco. Pas un coup marketing, pas une histoire de réseaux. Juste une équation simple : elle a construit quelque chose qui marche, et les gros joueurs ont besoin de ce genre de profils. Sauf que cette jeune femme, Ghita Houir Alami, a grandi à Casablanca. Elle a quitté le Maroc à 17 ans, sans filet, pour aller étudier aux États-Unis. Aujourd’hui, son entreprise est rachetée par Notion, la boîte qui cartonne avec ses outils de productivité pour les entreprises. Le problème ? Ce genre de parcours, c’est une exception. Pas une règle.
Pourquoi les talents comme elle partent, et pourquoi ça ne changera pas
Le Maroc forme des ingénieurs. Beaucoup. Trop, même. Les chiffres le montrent : selon une étude de la Banque mondiale de 2022, près de 60 % des diplômés en informatique du pays quittent le pays dans les cinq ans après leur diplôme. Ghita Houir Alami fait partie de ces 60 %. La différence ? Elle a eu de la chance. Ou plutôt, elle a su en profiter.
Ce qui cloche, c’est que son parcours n’est pas reproductible. Pas pour tout le monde. Pas même pour la majorité. Les universités marocaines forment bien. Mais elles ne préparent pas à l’après. Pas vraiment. Les étudiants en IA, en data science, en ingénierie logicielle, ceux qui pourraient créer la prochaine licorne africaine, se retrouvent souvent face à un mur : soit ils restent et galèrent à trouver un job décent, soit ils partent, comme Ghita, et misent sur le réseau, la chance, ou les deux.
Notion, c’est l’exemple parfait de ce qui attend ceux qui réussissent à passer le cap. L’entreprise, valorisée à plus de 10 milliards de dollars, a racheté sa startup. Pas pour ses revenus, elle n’en générait pas assez. Non, pour son équipe. Pour son expertise. Pour ce qu’elle représentait : un profil rare, formé à l’étranger, mais avec des racines locales.
C’est ça, le paradoxe. Le Maroc forme des talents. Mais le système ne leur donne aucune chance de les garder. Les salaires sont bas. Les conditions de travail, précaires. Les opportunités, limitées. Résultat ? Les meilleurs partent. Et ceux qui restent, souvent, finissent par partir aussi.
L’IA marocaine existe, mais elle se fait ailleurs
Ghita Houir Alami n’est pas la seule. Il y a d’autres startups marocaines dans l’IA. Moins médiatisées, moins financées, mais tout aussi compétentes. Le problème ? Elles ne sont pas soutenues. Pas assez, en tout cas. Les fonds locaux existent, mais ils manquent de moyens. Les incubateurs, de visibilité. Les gouvernements, de stratégie claire.
Prenez l’exemple d’Inetum, une entreprise marocaine spécialisée dans le digital. Elle a réussi à s’imposer en Afrique, mais son cœur de métier reste le conseil, pas l’innovation pure. L’IA, la data, les algorithmes, tout ça, c’est encore du domaine des étrangers.
Pourquoi ? Parce que le Maroc mise sur le low-cost, pas sur l’audace. Parce que les investisseurs préfèrent les secteurs sûrs, la finance, le tourisme, l’immobilier, plutôt que de prendre des risques sur des technologies émergentes. Parce que les talents, eux, ont compris une chose simple : si tu veux innover, il faut aller là où les gros joueurs jouent.
Notion, c’est San Francisco. C’est le Silicon Valley. C’est là que se prennent les décisions qui comptent. Et c’est là que Ghita Houir Alami a pu faire décoller sa startup.
Ce que le rachat par Notion révèle sur l’Afrique
Le cas de Ghita, c’est celui d’une success story. Mais c’en est aussi une qui pose question. Parce que son histoire, c’est celle d’une fuite des cerveaux qui profite surtout aux États-Unis et à l’Europe.
L’Afrique, elle, rate le coche. Pas parce qu’elle manque de talents. Mais parce qu’elle ne sait pas les retenir. Parce qu’elle ne leur donne pas les moyens de rester. Parce qu’elle continue de croire que l’innovation, ça se fait ailleurs.
Notion a racheté une startup marocaine. Mais cette startup, elle a été construite à San Francisco. Les développeurs, formés au Maroc. Les idées, nées là-bas. Mais l’exécution, elle, s’est faite à l’étranger. Parce que c’est là que les choses bougent.
Le Maroc pourrait en tirer une leçon. Mais il préférera probablement continuer comme avant.
La vraie question : et après ?
Ghita Houir Alami a 23 ans. Elle a réussi. Son histoire pourrait inspirer des milliers de jeunes Marocains. Sauf que la plupart n’auront pas cette chance.
Le rachat de sa startup par Notion, c’est une victoire. Mais c’en est aussi une qui montre les limites du système. Parce que si le Maroc veut garder ses talents, il faut qu’il change de logique. Pas juste en formant plus d’ingénieurs. Mais en leur donnant les moyens de rester.
Sinon, la prochaine fois qu’une startup marocaine sera rachetée par une licorne étrangère, ce ne sera pas une exception. Ce sera la norme.
Et ça, personne ne veut vraiment l’admettre.