Gentis mise sur l'échec pour recruter

StĂ©phanie Reniers, CEO de Gentis, un groupe belge de recrutement qui grandit Ă  l’international, assume : ses clients adorent les profils qui ont Ă©chouĂ©. Mais cette stratĂ©gie a un prix. Et elle cache un pari risquĂ©.

Publié le 17 octobre 2026 à 14:10
Gentis mise sur l'échec pour recruter

Pourquoi les échecs rapportent plus que les succÚs

Les donnĂ©es du jeu. Selon une Ă©tude de Michael Page (2022), 68 % des DRH europĂ©ens privilĂ©gient les candidats avec un « parcours non linĂ©aire », un euphĂ©misme pour dire : ceux qui ont merdĂ©. Gentis a compris avant les autres que l’échec, c’est un argument commercial. « Un CV classique, c’est comme un CV de fonctionnaire : ça rassure, mais ça ne fait pas rĂȘver », lance Reniers. Elle a raison sur un point : les algorithmes de recrutement adorent les profils prĂ©visibles. Mais les entreprises, elles, veulent de l’imprĂ©vu, du moment que c’est contrĂŽlĂ©.

Leur recette ? Un mix de psychologie low-cost et de data. « On ne cherche pas des gens trop cassĂ©s, mais ceux qui ont un Ă©chec pertinent. Un commercial qui a plantĂ© une nĂ©gociation ? Parfait. Un ingĂ©nieur qui a quittĂ© un labo pour monter sa boĂźte et qui a coulĂ© ? Moins. » La nuance est subtile, mais cruciale. Gentis vend du risque calculĂ©, pas du dĂ©sordre. Leurs clients ? Des scale-ups, des ETI en croissance, des secteurs oĂč l’agilitĂ© prime sur la conformitĂ© : tech, conseil, Ă©nergie. Les grands groupes, eux, restent fidĂšles aux diplĂŽmĂ©s d’HEC avec 15 ans d’anciennetĂ© chez L’OrĂ©al.

Le problĂšme ? Personne ne mesure le coĂ»t rĂ©el de ces embauches. Un Ă©chec bien placĂ© dans un CV, ça se vend cher, mais ça ne garantit rien. « On nous dit souvent : ‘Ils ont Ă©chouĂ©, mais regardez leur rĂ©silience !’ » soupire Reniers. « Sauf que la rĂ©silience, ça se mesure aprĂšs deux ans. Pas aprĂšs trois mois. » Et si ces candidats rebondissent
 ailleurs ?

Le marché des échecs a ses rÚgles non écrites

Gentis ne recrute pas n’importe qui. Leurs cibles ? Les 35-45 ans, ceux qui ont eu un burn-out, une fusion qui a tout cassĂ©, ou un licenciement « pour raisons Ă©conomiques » (le jargon pour « on vous virĂ© parce que vous coĂ»tiez trop cher »). « Les jeunes, eux, ont des Ă©checs acceptables : un stage ratĂ©, une startup qui a coulĂ©. Nous, on parle de gens qui ont perdu leur maison, leur rĂ©putation, parfois leur famille. »

Leur méthode ? Un entretien en trois actes :

  1. L aveu : « Racontez-nous votre pire moment. » (RĂ©ponse idĂ©ale : « J’ai quittĂ© mon poste de directeur financier pour lancer une fintech, et j’ai tout perdu en 18 mois. », pas « J’ai merdĂ© sur un projet client ».)
  2. La rĂ©demption : « Qu’est-ce que ça vous a appris ? » (RĂ©ponse attendue : « Que je suis trop rigide. Que je dois Ă©couter mon instinct. », jamais « Que mon boss Ă©tait un connard ».)
  3. Le deal : « On vous paie X pour refaire la mĂȘme erreur, mais chez nous. »

Le piĂšge ? Ces profils ont souvent un trou dans leur CV, un an, deux ans, oĂč ils ont galĂ©rĂ© Ă  se relever. « Les algorithmes de recrutement les filtrent automatiquement », explique Reniers. « Nous, on les cherche. Parce qu’on sait que ces trous, c’est lĂ  que se cache la vĂ©ritĂ©. »

Mais la vĂ©ritĂ©, parfois, c’est que ces candidats sont brĂ»lĂ©s. Et que les entreprises qui les embauchent finissent par payer le prix de leur propre aveuglement. « Un client nous a dit un jour : ‘On veut des gens qui ont vraiment souffert, parce que ça les rend plus forts.’ » Reniers a ri. « Sauf que la souffrance, ça ne se commande pas. Et parfois, ça ne sert Ă  rien. »

L’international, ou comment exporter un business model douteux

Gentis a ouvert son bureau Ă  Paris en 2021. RĂ©sultat ? Leur portefeuille de clients français a explosĂ©, mais pas leurs marges. « Les Français adorent l’idĂ©e de recruter des ‘survivants’, mais ils veulent des CV impeccables. » Contradiction. En Allemagne, c’est pire : « LĂ -bas, ils ont peur des Ă©checs. Trop peur. » Leur succĂšs vient de Belgique et des Pays-Bas, oĂč la culture du foutisme (l’art de merder pour mieux rebondir) est ancrĂ©e. Mais Ă  l’international, le modĂšle se heurte Ă  une rĂ©alitĂ© : les Ă©checs ne se vendent pas partout de la mĂȘme façon.

Prenez le cas de Lisbonne, oĂč Gentis a lancĂ© une antenne en 2023. « Les startups portugaises kiffent l’idĂ©e, mais les entreprises traditionnelles ? Elles nous regardent comme si on Ă©tait des marginaux. » ProblĂšme : au Portugal, un Ă©chec professionnel peut signifier une perte de rĂ©seau, et dans un pays oĂč le who you know prime sur le what you know, ça se paie cash.

Autre écueil : la data. Gentis table sur le fait que 80 % de leurs embauches se font via des recommandations, pas des algorithmes. « Les machines, elles, classent les CV par mots-clés. Nous, on regarde les silences. » Sauf que les silences, ça se traduit mal en chiffres. Quand un client leur demande : « Combien de vos embauches tiennent aprÚs deux ans ? », Reniers répond : « Assez. Mais pas assez pour vous donner un chiffre. »

Le vrai business de Gentis : vendre de l’espoir (et des risques)

DerriĂšre les beaux discours sur la rĂ©silience, Gentis joue un jeu simple : les entreprises paient pour avoir l’illusion du contrĂŽle. « On leur dit : ‘On vous trouve des gens qui ont presque tout perdu. Comme ça, vous ĂȘtes sĂ»rs qu’ils ne vous quitteront pas. Parce qu’ils n’ont plus rien Ă  perdre.’ » Mensonge.

La rĂ©alitĂ© ? Ces candidats ont souvent un pied dans la porte suivante. « Un de nos meilleurs profils a Ă©tĂ© embauchĂ© par un client pour relancer leur dĂ©partement R&D. Six mois plus tard, il signait chez un concurrent avec 30 % de plus. » Pourquoi ? Parce que Gentis leur a vendu une histoire, « Vous ĂȘtes un survivant », mais pas un contrat.

Le vrai produit de Gentis, c’est l’ambiguĂŻtĂ©. « Les entreprises aiment qu’on leur dise : ‘Ce candidat a un passĂ© compliquĂ©, mais regardez sa capacitĂ© Ă  rebondir !’ » Sauf que personne ne leur dit : « Et s’il rebondissait
 ailleurs ? »

Reniers assume. « On ne fait pas du social. On fait du recrutement. Si un client veut un profil Ă  risque, on le lui trouve. Point. » Mais le risque, c’est aussi le leur. Et quand les Ă©checs s’accumulent, quand un candidat embauchĂ© pour sa rĂ©silience se fait virer pour la mĂȘme raison, personne ne veut en parler.

L’échec, c’est comme la mode : ça passe

En 2018, LinkedIn a lancĂ© un filtre pour mettre en avant les profils « avec des expĂ©riences variĂ©es ». Traduction : les Ă©checs Ă©taient tendance. Aujourd’hui ? Plus personne n’en parle. « Les DRH ont compris que les Ă©checs, ça se monĂ©tise, mais pas trop. »

Gentis, lui, mise sur la durĂ©e. « Dans cinq ans, les entreprises vont rĂ©aliser qu’elles ont embauchĂ© trop de gens trop cassĂ©s. Et lĂ , elles vont chercher autre chose. » Mais d’ici lĂ , ils auront Ă©coulĂ© leur stock.

Le vrai problĂšme ? Personne ne sait si leur modĂšle tient la route. « On nous demande souvent : ‘Est-ce que vos candidats restent plus longtemps ?’ » Reniers hausse les Ă©paules. « Non. Mais ils coĂ»tent moins cher Ă  former. Parce qu’ils savent dĂ©jĂ  ce que c’est, l’échec. »

Sauf que l’échec, ça s’apprivoise. Ça ne s’achĂšte pas.

Et quand l’entreprise qui l’a achetĂ© rĂ©alise qu’elle a payĂ© pour un fantĂŽme
 il sera trop tard.

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R Galaxie Rédaction

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