Le dessinateur qui a osé dire non à la guerre des camps
Il y a ceux qui plient. Ceux qui choisissent leur camp par peur, par intérêt, ou parce qu’ils n’ont jamais cru à autre chose. Et puis il y a Philippe Geluck. Lui, le roi du Chat, celui qui a vendu des millions d’exemplaires en riant des travers humains, s’est fait lyncher en 48 heures parce qu’il a refusé de jouer le jeu.
« Je suis abasourdi », a-t-il lâché, comme si les mots lui brûlaient la gorge. Abasourdi par quoi ? Par le fait que, en 2024, un dessinateur de BD, un artiste, donc, doive justifier son existence politique comme un fonctionnaire demande une décharge de responsabilité. Par le fait que la France, pays des Lumières, se transforme en champ de bataille où la seule neutralité punissable est celle qui dérange.
500 000 interactions toxiques en deux jours sur les réseaux. Des insultes, des menaces, des appels au boycott de ses livres, de ses expositions. « Fasciste », « collabo », « vendu », les insultes classiques, celles qu’on balance quand on n’a plus d’arguments. Geluck, lui, n’a rien dit de plus que « Je ne suis ni de gauche ni de droite ». Une phrase qui, en temps normal, ne mériterait pas un tweet. En temps de guerre des camps, si.
Pourquoi Geluck fait peur ? Parce qu’il ne se range pas
Le problème, c’est que Geluck n’est pas un politique. Il n’a jamais milité, jamais pris position de manière engagée. Son humour, son trait, son Chat, c’est du divertissement, pas un manifeste. Pourtant, en refusant de choisir, il devient une cible.
« On me demande sans cesse de me définir, comme si c’était une obligation », a-t-il expliqué, visiblement épuisé. Obligation ? Oui. Parce que, aujourd’hui, en France, si vous ne vous alignez pas sur l’une des deux extrêmes, vous n’existez pas. Vous êtes soit un « complaisant » avec le RN, soit un « réactionnaire » qui ne voit pas le « danger fasciste ». Il n’y a plus de place pour le « je ne sais pas », le « je réfléchis », le « ça ne me regarde pas ».
Le chiffre qui résume tout : selon une étude de l’IFOP publiée en 2023, 68 % des Français se disent « attachés à un camp politique », contre 42 % en 2010. La polarisation n’est pas une invention des médias, c’est une réalité. Et dans ce paysage, Geluck est un caillou dans la chaussure.
Le RN et l’extrême-gauche, deux faces d’une même médaille
Geluck a été accusé de « minimiser le danger du RN » par les uns, de « laisser passer les extrémistes » par les autres. Pourtant, son « crime » n’est pas là . C’est d’avoir refusé de jouer le jeu de la surenchère.
Prenez Jordan Bardella. Le porte-parole du RN, lui, il sait très bien où il va. Il ne cherche pas à séduire, il cherche à diviser. « La gauche est pourrie, la droite est morte », répète-t-il en boucle. Résultat ? Une partie de l’électorat, désorientée, se tourne vers lui par défaut. Mais Bardella n’est pas un neutre : il a une ligne, un discours, une stratégie. Geluck, lui, n’a aucune stratégie. Juste une conviction : « Je ne veux pas être un pantin ».
Côté extrême-gauche, c’est la même chose. « Geluck est un réactionnaire qui fermera les yeux sur les dérives du RN », ont hurlé certains militants. Pourtant, Geluck n’a jamais défendu le RN. Il a simplement refusé de condamner sans nuance. « Je ne suis pas un juge politique », a-t-il rappelé. Mais en 2024, en France, ne pas condamner, c’est déjà une forme de complicité.
Le parallèle avec les médias est frappant. Les grands titres, les éditoriaux, les débats : tout est binaire. « Le RN est dangereux » ou « Les écolos sont des hypocrites ». Il n’y a plus de place pour les « mais », les « cependant », les « attendez ». Geluck, avec son « je ne sais pas », est devenu l’ennemi public numéro un parce qu’il casse cette mécanique.
Le boycott, cette arme des faibles
Les appels au boycott de Geluck sont révélateurs. On ne boycotte pas un artiste parce qu’on est d’accord avec lui. On le fait parce qu’on n’a pas les arguments pour le convaincre.
« Arrêtez d’acheter ses livres », « Ne allez pas voir ses expositions », ces slogans, on les a déjà entendus. Contre Dieudonné, contre Cohn-Bendit, contre des figures qui dérangeaient. La différence ? Geluck n’a jamais tenu de propos haineux. Il n’a jamais appelé à la violence. Il n’a rien fait, si ce n’est exister sans se soumettre**.
Pourtant, les menaces pleuvent. « On va brûler vos BD », « Vos dessins ne feront plus rire personne ». La violence verbale, aujourd’hui, n’est plus l’apanage des extrêmes, elle est devenue une norme. Parce que, quand on n’a plus d’idées, on passe aux insultes. Et quand on n’a plus d’insultes, on passe aux menaces.
Le cas de Charlie Hebdo revient en tête. « On nous accuse de provocation », disaient les survivants après les attentats. Geluck, lui, n’est pas un provocateur. Il est un résistant passif, celui qui refuse de se plier sans combattre.
Ce que cette polémique révèle de la France
Geluck n’est pas une victime. Il est un miroir. Un miroir qui nous renvoie une France incapable de gérer la dissidence pacifique.
- À gauche, on exige l’union sacrée contre « le fascisme ». Toute voix qui n’adhère pas est suspecte, voire traîtresse. « Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous », la logique est implacable.
- À droite, on diabolise « l’islamo-gauchisme ». Toute critique du RN est une attaque contre la « liberté d’expression ». « Vous censurez ceux qui pensent différemment », le raisonnement est circulaire.
- Au centre, on se tait. Parce que parler, c’est prendre des risques. Parce que se taire, c’est survivre.
Geluck, lui, a parlé. Et la France a réagi comme elle réagit toujours quand quelqu’un sort du rang : avec la rage.
Le vrai scandale n’est pas ses propos. C’est que, en 2024, un dessinateur doive justifier son humanité.
La leçon de Geluck : la neutralité n’est plus une option
« Je ne suis pas un politique, mais je ne suis pas non plus un idiot », a-t-il résumé, laconique. La phrase résume tout.
- Soit vous choisissez un camp (et vous vous battez pour lui, avec ses excès, ses contradictions, ses erreurs).
- Soit vous refusez de choisir (et vous devenez une cible).
Il n’y a plus de troisième voie. Plus de « je ne sais pas » toléré. Plus de « je réfléchis » accepté.
Geluck a eu tort ? Peut-être. Mais son tort n’est pas d’avoir mal parlé. C’est d’avoir osé exister sans se soumettre.
Et ça, en France, en 2024, c’est un crime.