Le cerveau, ce parent pauvre des priorités nationales ?
L’Opéra Comédie de Montpellier va grouiller de scientifiques, d’entrepreneurs et de politiques les 9 et 10 octobre. Pas pour parler de l’écologie ou de l’intelligence artificielle, mais du cerveau. Celui-là même qui nous permet de marcher, de penser, et dont les dysfonctionnements coûtent à la France 100 milliards d’euros par an (source : rapport France Alzheimer 2023). Pourtant, quand on écoute les débats à Paris, on se demande parfois si le sujet intéresse vraiment.
Futurapolis Santé, organisé par Le Point, consacre sa dixième édition à « Le cerveau dans tous ses états ». Un titre qui sonne comme une évidence, sauf que l’évidence, justement, fait défaut. Pourquoi un forum dédié aux neurosciences atterrit-il à Montpellier ? Pourquoi pas à l’Institut Pasteur, à l’INSERM, ou même à l’AP-HP ? La réponse est simple : les acteurs locaux ont compris que le cerveau, c’est l’avenir. Les institutions nationales, moins.
Pourquoi Montpellier ? Parce que Paris regarde ailleurs
La ville occitane n’est pas un hasard. Elle abrite le CHU Saint-Éloi, pionnier en imagerie cérébrale, et le Centre de Recherche en Neurosciences de Montpellier, classé parmi les meilleurs en Europe pour ses travaux sur les maladies neurodégénératives. Sans compter que la région a su attirer des startups comme Neurospin, spécialisée dans les interfaces cerveau-machine.
Pourtant, quand on demande à un neurologue parisien pourquoi son hôpital ne participe pas à l’événement, la réponse fuse, laconique : « Futurapolis ? On n’a pas le temps. » Le temps ? Le temps de quoi ? De traiter 1,5 million de patients atteints de troubles psychiatriques par an en France (source : Santé Publique France) ? De suivre les avancées sur les thérapies géniques pour la maladie de Parkinson, qui pourraient révolutionner les soins d’ici 2030 ?
Non. Le temps de courir après des subventions européennes, de publier dans Nature, ou de gérer des services saturés. Le cerveau, lui, attend.
Le grand écart entre promesses et réalité
Les organisateurs de Futurapolis misent sur trois sujets : l’IA appliquée à la santé mentale, la prévention des troubles cognitifs, et l’éthique des neurotechnologies. Trois sujets qui feraient rêver… si la France n’était pas en retard sur tous les fronts.
Prenez l’IA. Aux États-Unis, des algorithmes comme DeepMind’s AlphaFold prédisent la structure des protéines liées aux maladies neurodégénératives. En France ? On en est encore à discuter des « biais algorithmiques » dans les diagnostics psychiatriques, comme si le problème était philosophique plutôt que technique. Pourtant, un diagnostic précoce de la schizophrénie réduit de 30 % le risque de rechute (étude JAMA Psychiatry, 2022). On ne le fait pas.
Pour la prévention, c’est pire. La France dépense 0,5 % de son budget santé en recherche sur les troubles cognitifs (contre 2 % en Allemagne, 3 % aux États-Unis). Résultat : on sait que la pollution aux particules fines accélère le déclin cognitif (étude The Lancet, 2020), mais aucune campagne nationale n’est lancée pour alerter les populations. À Montpellier, on en parle. À Paris, on feint de ne pas entendre.
Quant à l’éthique, elle sert surtout de paravent. Tout le monde est pour « encadrer les neurotechnologies », mais personne ne veut vraiment le faire. Pourquoi ? Parce que les mêmes qui prônent la prudence financent des projets comme le Brain Initiative européen, un programme pharaonique qui mise sur des interfaces cerveau-ordinateur sans se soucier des dérives possibles. À quand la première start-up qui vendra des « implants de mémoire augmentée » à des étudiants surmenés ? Demain, peut-être.
Ce que les politiques ne diront pas à Montpellier
Les invités officiels seront là, bien sûr. Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé, interviendra probablement pour rappeler que « la santé mentale est une priorité ». Elle oubliera de mentionner que les hôpitaux psychiatriques français manquent de 10 000 lits (syndicat Psychiatrie et Santé Mentale). Frédéric Valla, directeur de l’INSERM, parlera d’innovation. Il passera sous silence que seulement 12 % du budget de l’INSERM est dédié aux neurosciences (contre 25 % pour le cancer).
Le vrai sujet, celui qu’on ne verra pas affiché sur les panneaux de l’Opéra Comédie, c’est la guerre des territoires. Montpellier et Lyon ont compris que le cerveau, c’était l’or noir du XXIe siècle. Paris, lui, reste accroché à ses vieilles certitudes : « La recherche, c’est à Paris. Le reste, c’est du folklore. »
Pourtant, les chiffres sont têtus. 80 % des innovations en neurosciences en Europe viennent désormais des régions (rapport European Brain Council, 2023). La France, elle, continue de parier sur ses tours d’ivoire.
Et après ? Personne ne sait vraiment
Futurapolis Santé se terminera comme les précédents : avec des discours, des poignées de main, et l’illusion d’un élan commun. Pourtant, le vrai combat, lui, commence maintenant.
Il ne s’agit pas de savoir si le cerveau est « dans tous ses états », mais de savoir qui va payer la note. Parce que dans cinq ans, quand les premiers traitements révolutionnaires seront prêts, la France aura encore perdu du temps. Et ce ne seront pas les patients qui auront les moyens de se les offrir.
Montpellier, elle, aura déjà gagné sa partie.
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