Pourquoi ces groupes existent-ils ? Parce que le deuil des frères et sœurs, on en parle jamais.
Pas comme la mort d’un parent. Pas comme un enfant disparu. Le deuil fraternel, c’est l’orphelin invisible. Les gens vous plaignent trois jours, puis ils passent à autre chose. « Au moins, tu as encore tes parents », « C’est pas pire que pour eux ». Ces conneries-là, Lucas les a entendues des centaines de fois. Pourtant, ce n’est pas une compétition. C’est une blessure qui ne se referme pas comme les autres.
À Marseille, l’association Paroles de Cœur (créée en 2018) a repéré le problème. Sur 100 personnes endeuillées, combien osent en parler ? « Très peu », répond Sophie M., psychologue et cofondatrice. « Les frères et sœurs, on les oublie. Même dans les études, ils sont relégués en note de bas de page. » Une étude de l’INSERM (2020) le confirme : 68 % des fratries endeuillées ne bénéficient d’aucun suivi psychologique, contre 42 % pour les parents ou 35 % pour les conjoints. Le chiffre est là. Personne ne le commente.
Pourtant, le deuil fraternel, c’est un tsunami à retardement.
Pas celui des larmes immédiates. Non. C’est un truc qui ronge de l’intérieur. Les souvenirs qui reviennent sans prévenir. Les anniversaires, les fêtes de famille où on fait semblant. « Tu vas bien ? », « Oui. », « Tu es sûr ? », « Oui. » Le dialogue de sourds. Pendant ce temps, le corps garde la mémoire. Des crises d’angoisse, des cauchemars, une colère qui explose pour un rien. « On nous dit : ‘Rends-toi utile, sois fort.’ Mais comment on fait quand on a juste envie de hurler ? » demande Claire, 34 ans, qui a perdu son frère à 20 ans.
Les groupes de parole, c’est ça : un endroit où on peut hurler sans que ça choque. Pas de thérapeute en blouse blanche, pas de théorie. Juste des gens qui comprennent. « Le premier mois, j’ai pleuré comme une madeleine », raconte Thomas, 28 ans. « Après, j’ai réalisé que je n’avais même pas le droit d’être triste. Parce que ma sœur, elle, elle est morte. Moi, je suis vivant. Donc je devrais… quoi ? Être reconnaissant ? » La question reste en suspens. Personne ne lui a jamais répondu.
Mais est-ce que ça suffit ? Les groupes de parole, est-ce que ça change vraiment quelque chose ?
Pas toujours. Parce que Marseille, c’est Marseille. Les groupes sont rares, les places sont chères, et beaucoup de gens n’ont même pas entendu parler de ces dispositifs. « On est dans une ville où l’accès aux soins est déjà une galère », souligne Sophie M. « Alors un groupe de parole, pour beaucoup, c’est un luxe. » Résultat : sur les 150 personnes qui contactent Paroles de Cœur chaque année, seulement 30 % osent franchir la porte. Les autres restent coincés dans leur silence.
Et puis, il y a le mythe de la « famille unie ». « On nous serine que la fratrie, c’est sacré. Que c’est pour la vie. » Sauf que quand l’un d’eux disparaît, les autres se dispersent. « Les parents sont en deuil, les autres frères et sœurs font leur vie. Personne n’a le temps pour toi », raconte Élodie, 40 ans. « Alors tu te retrouves seul avec ton chagrin. »
Alors, ces groupes, est-ce que ça marche ? Oui. Mais pas comme on le croit.
Ce n’est pas une thérapie miracle. Ce n’est pas non plus un club de potes où tout le monde se console. C’est un espace où on peut enfin dire « Je ne sais pas comment je fais pour me lever le matin » sans que ça fasse tiquer. « Le plus important, c’est la validation », explique Sophie M. « Quand quelqu’un te dit : ‘Moi aussi, j’ai cette sensation de vide’, tu te dis : ‘Ah. Donc je ne suis pas fou.’ »
Mais attention : ces groupes ont leurs limites. « On ne soigne pas la dépression ici. On ne remplace pas un thérapeute. » Certains participants finissent par enchaîner avec un suivi individuel. D’autres non. « Parce que parfois, avouer qu’on a besoin d’aide, c’est trop dur », ajoute Claire.
Le vrai problème, c’est l’après.
Quand le groupe se termine. Quand les participants se disent « À bientôt » en sachant pertinemment qu’ils ne se reverront peut-être jamais. « On crée des liens, mais on ne les entretient pas », constate Thomas. « Et puis un jour, tu te retrouves à nouveau seul avec ton deuil. »
Alors, que faire ? « Il faudrait des groupes plus longs. Des accompagnements sur le très long terme. » Mais pour ça, il faudrait des financements, des salles, des bénévoles. « À Marseille, on est toujours à la ramasse », soupire Sophie M. « On fait avec ce qu’on a. »
Pourtant, il y a des signes qui bougent.
En 2023, la mairie a enfin reconnu l’urgence du sujet et a commencé à subventionner deux groupes par trimestre. « C’est une avancée, mais c’est timide », tempère la psychologue. « On a encore du chemin. »
Et puis, il y a ceux qui se débrouillent seuls. Comme Lucas, qui a créé un groupe informel sur les réseaux. « Au début, c’était trois mecs dans un bar. Maintenant, on est une vingtaine. » Pas de psychologue, pas de subventions. Juste des frères et sœurs qui se serrent les coudes.
Le deuil fraternel, ce n’est pas une histoire de courage. C’est une histoire de survie.
Survie à l’indifférence. Survie aux regards qui fuient. Survie à cette question qui revient sans cesse : « Et toi, comment tu fais ? » Comme si c’était une performance.
À Marseille, dans ces groupes, on ne vous demande pas comment vous faites. On vous demande juste : « Tu veux en parler ? » Et parfois, c’est déjà ça, la seule chose qui sauve.