La Fonderie de Bretagne tombe, l'État regarde ailleurs

244 ouvriers sans usine, un délégué CGT au bord du dégoût. La liquidation de la Fonderie de Bretagne révèle un État qui abandonne ses sites industriels sans un geste. Pourquoi personne ne bronche ?

Publié le 16 octobre 2026 à 10:03
La Fonderie de Bretagne tombe, l'État regarde ailleurs

Le jour où l’usine a fermé, Maël Le Goff, délégué CGT, a senti la nausée monter. Pas celle de la colère, non. Celle du dégoût. Pas contre les patrons, pas contre les actionnaires. Contre l’État. Celui qui, pendant des années, a laissé pourrir un site industriel stratégique, puis a claqué la porte quand il a fallu choisir entre sauver des emplois et sauver des comptes. La Fonderie de Bretagne, 244 salariés, 60 ans d’histoire, liquidée jeudi sans même un sursaut. Juste un courrier de l’administration, sec comme un diagnostic de cancer en ligne. « On nous dit merci pour notre travail, mais on nous balance comme des déchets. » Il a ces mots-là, Le Goff. Pas ceux des communiqués lissés. Pas ceux des éditos qui parlent d’ « ajustements structurels ». Juste la vérité crue : l’État a lâché ses ouvriers, et ça, c’est une première depuis longtemps.

Un site mort depuis des années, et personne n’a rien vu venir

La Fonderie de Bretagne, c’est d’abord une usine à fondre du métal pour l’automobile, l’aéronautique, les éoliennes. Un truc utile, quoi. Sauf que depuis 2015, les commandes s’effondrent. La crise, les délocalisations, les chinois qui vendent à perte. Résultat : les machines rouillent, les salaires ne suivent plus, et les actionnaires se serrent la ceinture… sauf qu’ils ne serrent pas assez. En 2022, le site accumule 12 millions d’euros de dettes. Pas de quoi faire sauter la banque, mais assez pour que les créanciers claquent des doigts. La liquidation judiciaire, c’est l’aboutissement logique. Sauf que la logique, justement, elle est ailleurs.

Parce que la Fonderie de Bretagne, ce n’était pas qu’une usine. C’était un territoire. Un des derniers sites de fonderie en Bretagne, un employeur historique dans le Morbihan, un maillon d’une filière qui traîne depuis des années. Le gouvernement connaît le dossier. Les régions aussi. Même la BPI (Banque Publique d’Investissement) a sorti un rapport en 2021 qui pointait du doigt « l’abandon progressif des sites industriels stratégiques ». Pourtant, rien. Pas de plan de sauvetage, pas de garantie publique, pas même une négociation sérieuse.

« On nous a promis des aides en 2020, se souvient Le Goff. Des prêts participatifs, des exonérations. À la fin, on a eu des paperasses et des promesses en l’air. » L’État, dans ce genre de dossier, agit comme un client qui paie en chèques sans provision. Il signe des chèques, il attend que la situation empire, et puis il fait semblant d’être surpris quand l’entreprise s’effondre.

Le vrai problème : l’État ne veut plus des usines

La liquidation de la Fonderie, ce n’est pas un accident. C’est la règle. Depuis 2012 et le « Pacte de responsabilité » de Hollande, les aides publiques aux entreprises industrielles ont été divisées par deux. Les subventions ? Réduites. Les prêts garantis ? Asséchés. Les plans de relance ? Réservés aux géants du numérique ou aux start-up qui promettent des emplois… ailleurs.

« Ils préfèrent donner des millions à une boîte qui embauche 50 ingés à Paris qu’à une usine qui sauve 200 ouvriers en Bretagne, lance un cadre syndical sous couvert d’anonymat. Parce que 200 ouvriers, ça fait des chômeurs, et des chômeurs, ça fait du bruit. »

Le gouvernement, lui, parle de « flexibilité » et de « transition écologique ». Traduction : on ferme les usines polluantes, on forme les ouvriers à devenir éco-conseillers (si ils veulent bien), et on fait semblant de croire que l’économie de demain se construit sans acier, sans fonderie, sans usine.

Sauf que la réalité, elle, elle est moins joliment emballée. En 2023, selon l’INSEE, 70 % des défaillances d’entreprises industrielles concernent des PME de moins de 50 salariés. La Fonderie de Bretagne, avec ses 244 employés, elle était déjà un géant parmi les nains. Et pourtant, même elle, elle a dérapé.

Les 244 qui restent sur le carreau

Maintenant, il faut rebondir. Les salariés ont jusqu’à fin juin pour trouver un repreneur. Spoiler : y en aura pas.

« On nous dit de nous former, de nous reconvertir, soupire Le Goff. Mais pour faire quoi ? Conseiller en insertion professionnelle ? Vendre des paniers bio ? » Lui, il a 45 ans, un CAP de fonderie et 20 ans de métier dans les mains. Pas un CV qui va cartonner dans le numérique.

Le gouvernement, lui, a déjà tourné la page. Il y a deux semaines, Élisabeth Borne annonçait fièrement la création de 10 000 emplois dans les « filières d’avenir ». Sauf que ces filières, pour l’instant, elles recrutent surtout des jeunes diplômés. Pas des ouvriers de 50 ans avec des mains calleuses.

« Ils nous parlent de transition, mais quelle transition ? Celle qui laisse des centaines de mecs sur le bas-côté ? » La question, c’est pas si la Fonderie de Bretagne va rouvrir. C’est si l’État va enfin assumer qu’il a une responsabilité.

L’État peut encore sauver quelque chose

Il reste une porte de sortie. La liquidation judiciaire, ce n’est pas une fatalité. En 2019, l’État a sauvé Alstom Power avec un prêt de 300 millions. En 2021, il a renfloué STX France à Saint-Nazaire. Pourquoi pas la Fonderie de Bretagne ?

« Parce que c’est pas rentable, répond un haut fonctionnaire du ministère de l’Économie, sous le couvert de l’anonymat. Les aides publiques, ça se justifie quand c’est stratégique. Là, c’est une fonderie. On peut en trouver ailleurs. »

Sauf que non. Les fonderies, en France, c’est comme les boulangeries : il en reste quelques-unes, mais chaque fermeture en enlève une de plus. Et chaque fermeture, c’est une compétence qui disparaît.

« Vous savez combien de temps il faut pour former un fondeur ? Dix ans, minimum, rétorque Le Goff. Vous croyez qu’on en forme encore, des fondeurs ? » La réponse, c’est non.

Alors oui, l’État peut regarder ailleurs. Mais le problème, c’est que personne ne veut de ce genre d’usine. Pas les actionnaires, pas les banques, pas même les politiques. Parce que sauver une fonderie, ça ne fait pas de buzz. Ça fait des chiffres dans un tableau Excel.

La vraie question : et après ?

La Fonderie de Bretagne, c’est le symptôme d’un système qui a décidé que certaines industries n’étaient plus dignes d’être sauvées. Pas par manque d’argent. Par choix.

« On nous dit que l’avenir, c’est le numérique, les services, les écoliers qui trient leurs déchets, conclut Le Goff. Mais qui va fabriquer les éoliennes, hein ? Qui va couler les pièces pour les voitures électriques ? »

Personne, si on continue comme ça.

L’État peut encore agir. Il peut bloquer la liquidation, négocier avec les créanciers, trouver un repreneur solidaire. Mais il n’en a pas envie. Parce que sauver une usine, ça coûte cher. Et que dans le calcul, il y a toujours un truc qui ne rentre pas : le prix des vies brisées.

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R Galaxie Rédaction

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