Un meurtre à Casablanca devient un film américain, et personne ne s’en émeut vraiment
Le roman d’Hamdouchi se déroule dans les ruelles de Casablanca, entre corruption policière, jeux d’argent clandestins et un meurtre qui n’est pas ce qu’il prétend être. L’auteur, connu pour son réalisme social, a planté son histoire dans un Maroc brut, sans fard : celui des inégalités, des réseaux parallèles et d’une justice souvent achetée. Sauf que les scénaristes américains, eux, ont déjà effacé une bonne partie de cette dimension. Pourquoi ? Parce que le public occidental ne supporte pas les histoires où les méchants ne sont pas clairement identifiables, encore moins quand ils portent des costumes de riches hommes d’affaires marocains.
Et puis, il y a le problème du local. Les producteurs canadiens de la société Mosaic Films (spécialisée dans les adaptations de thrillers étrangers) ont annoncé un tournage en 2025. Problème : Casablanca n’est pas un décor comme les autres. La ville est un personnage à part entière dans le livre. Ses odeurs, ses tensions sociales, son histoire coloniale qui suinte encore. Mais dans le script hollywoodien, tout ça sera lissé. Comme si on tournait Le Parrain à Marseille sans parler de la French Connection.
Un chiffre pour illustrer le décalage : Selon une étude de Screen International (2023), seulement 12% des films produits par des majors américaines s’inspirent de cultures non-occidentales sans les simplifier. Le reste ? Des histoires où les personnages locaux servent de figurants, au mieux, ou de stéréotypes, au pire. Casablanca Betrayal risque de tomber dans cette catégorie. D’ailleurs, les rumeurs disent que le rôle principal, celui du détective marocain, sera interprété par un acteur américain. Parce qu’un Blanc, même avec un accent approximatif, passe mieux qu’un vrai Marocain, visiblement.
Pourquoi les Marocains se taisent (et pourquoi ça devrait changer)
Hamdouchi, lui, reste silencieux. Officiellement, il est « ravi » de voir son livre adapté. Officieusement, des proches disent qu’il a signé sous pression. Les producteurs marocains impliqués dans le projet (dont Atlas Films, une société basée à Rabat) jouent les modérés : « On garde l’âme de l’histoire ». Sauf que l’âme, justement, c’est ce qu’on va éviscérer.
Le vrai problème, c’est que personne au Maroc ne bronche. Pas les autorités culturelles, pas les intellectuels, pas même les associations de défense des droits d’auteur. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’Hollywood s’empare d’une histoire marocaine pour en faire un produit exportable. En 2019, c’est Les Hommes oubliés de Mohamed Choukri qui avait frôlé une adaptation… avant d’être abandonné parce que « trop sombre ». Cette fois, on y va. Et personne ne proteste.
Pourtant, il y a de quoi. The Final Bet parle d’un système où la justice est un marché, où la police est corrompue, où les puissants écrasent les faibles. Autant de sujets que les scénaristes américains vont probablement édulcorer pour coller aux attentes du public occidental. Résultat ? Un film qui ressemblera à n’importe quel polar des années 90, avec un Maroc de pacotille en toile de fond.
Ce que les producteurs ne disent pas (mais que tout le monde sait)
Les contrats sont signés. Les financements sont en place. Il ne reste plus qu’à tourner. Sauf que personne ne parle des conditions réelles de cette adaptation. Qui a écrit le script final ? Un Américain, probablement. Qui a validé les changements ? Les producteurs marocains, sous la pression des partenaires étrangers. Et surtout : qui touchera les droits à long terme ?
Voilà le vrai enjeu. Les auteurs marocains sont souvent les derniers payés, voire pas payés du tout après la sortie du film. Hamdouchi a-t-il négocié une clause claire sur les resells ? Personne ne le sait. Les contrats hollywoodiens sont des labyrinthes où les artistes locaux se perdent systématiquement.
Et puis, il y a la question de la paternité. Le film portera le nom d’Hamdouchi ? Ou celui des producteurs américains, comme c’est souvent le cas ? Parce que quand un livre devient un film, c’est rarement l’auteur qui en sort grandi. C’est Hollywood qui marque des points.
Le Maroc vend son histoire, et après ?
Ce qui est ironique, c’est que The Final Bet parle justement de ça : un pays qui se vend à l’étranger, où les élites locales collaborent avec des intérêts étrangers pour mieux exploiter leur propre population. Sauf que cette fois, ce n’est plus une fiction. C’est la réalité.
Les autorités marocaines pourraient crier au scandale. Elles pourraient exiger un contrôle plus strict sur les adaptations. Elles pourraient même boycotter le projet. Mais non. Parce que l’argent parle plus fort que la culture. Et que quand il s’agit de plaire à Hollywood, personne ne veut faire de vagues.
Reste une question : est-ce que les spectateurs marocains iront voir ce film ? Probablement pas. Parce qu’ils connaissent leur pays mieux que quiconque. Et qu’un meurtre à Casablanca, ça ne se résume pas à des tirs en rafale et à une fin prévisible.
La dernière ironie : le Maroc devient le décor de sa propre exploitation
Hollywood a toujours eu un faible pour les histoires exotiques. Mais adapter The Final Bet, c’est comme si on tournait Pulp Fiction à Marseille et qu’on effaçait toute référence à la French Connection. On garde la forme, mais on vide le fond.
Le pire ? Personne ne semble s’en offusquer. Ni les Marocains, ni les Américains, ni même les critiques. Parce qu’au final, peu importe l’histoire. Ce qui compte, c’est le produit.
Et ça, Abdelilah Hamdouchi le savait déjà en écrivant son livre. Dommage que les autres ne l’aient pas compris à temps.