Une opération qui part d’un malentendu de base
Octobre rose, c’est avant tout une campagne de santé publique. Un rappel pour les femmes de 50 à 74 ans : « Allez vous faire scanner les seins, au cas où. » Une campagne qui repose sur des données médicales, des protocoles de dépistage, et une mobilisation des professionnels de santé. Pas sur des promesses de balades en forêt entre chasseurs et leurs épouses. Pourtant, c’est exactement ce que propose la Fédération des chasseurs de Maine-et-Loire. Une randonnée. Un pique-nique. Des stands d’information « bien-être ». Bref, le genre d’événement qui donne envie de rire jaune, ou de se demander ce que la chasse a à voir avec la prévention du cancer.
La réponse, c’est qu’elle n’a rien à voir. Sauf à y regarder de très près. Parce que derrière cette opération, il y a une stratégie : celle d’un lobby qui cherche désespérément à se laver de son image. Les chasseurs sont en difficulté. Leurs effectifs baissent, leurs pratiques sont contestées, et leurs arguments écologiques sonnent de plus en plus creux. Alors, pourquoi ne pas s’accrocher à une cause noble ? Même si elle n’a aucun rapport avec leur métier.
Le problème, c’est que ça ne marche pas. Pas comme on l’imagine, en tout cas. Une étude de l’INCa (Institut National du Cancer) de 2022 montre que seulement 58 % des femmes concernées se rendent à leur rendez-vous de dépistage. Un chiffre déjà faible, qui ne va pas s’améliorer parce que quelques centaines de chasseurs vont arpenter les sentiers de Viré en bandana rose. Pire : cette opération risque même d’avoir l’effet inverse. En associant une cause sérieuse à une activité aussi clivante que la chasse, on dilue le message. On le rend suspect. « Les chasseurs pour le cancer du sein ? Mais ils tuent des animaux, non ? » La confusion est déjà dans les esprits.
Le vrai sujet, personne n’en parle
Parlons-en, justement, du vrai sujet. Celui que la Fédération des chasseurs évite soigneusement. Le cancer du sein, oui, mais aussi l’impact de la chasse sur l’environnement et la santé publique. Parce que si on creuse un peu, on découvre que la chasse n’est pas qu’une question de gibier ou de loisirs. Elle a des conséquences directes sur les écosystèmes, et indirectement sur la santé des populations.
Prenez les pesticides. Les chasseurs en utilisent massivement pour attirer le gibier, notamment les maïs ensemencés au maïs transgénique Bt, résistant aux insectes mais aussi aux prédateurs naturels. Résultat ? Une pollution des sols, une contamination des nappes phréatiques, et des risques accrus de cancers liés aux perturbateurs endocriniens. Une étude de l’ANSES (2020) soulignait d’ailleurs que l’exposition aux pesticides augmente de 40 % le risque de cancer du sein chez les femmes agricoles. Or, les zones de chasse sont souvent des zones agricoles. Coïncidence ?
Et puis, il y a la question des maladies transmissibles. La chasse favorise la propagation de maladies comme la tuberculose bovine ou la maladie de Lyme, sans parler des risques sanitaires liés à la manipulation de carcasses. Rien de tout cela n’est évoqué dans le communiqué de la Fédération. Parce que ça ferait mauvais genre. Parce que ça rappellerait que la chasse, ce n’est pas qu’une partie de plaisir entre potes, c’est aussi un secteur qui a des responsabilités.
Pourquoi les chasseurs s’emparent-ils d’Octobre rose ?
Alors, pourquoi cette opération ? Pourquoi Octobre rose, et pas une campagne pour la biodiversité, ou contre la pollution des sols ? Parce que c’est facile. Parce que c’est médiatique. Parce que personne ne va contester une randonnée pour le cancer du sein. Même si, au fond, ça n’a aucun sens.
La Fédération des chasseurs joue sur deux tableaux. D’un côté, elle se présente comme un acteur responsable, soucieux de santé publique. De l’autre, elle continue de défendre des pratiques qui, scientifiquement, posent problème. C’est le genre de double jeu qui passe mal, surtout quand on voit comment d’autres lobbies agissent. Prenez l’industrie agroalimentaire : elle finance des campagnes contre l’obésité tout en continuant à vendre des produits ultra-transformés. Au moins, elle assume. Les chasseurs, eux, font semblant de s’intéresser à la santé des femmes… tout en ignorant superbement les liens entre leur activité et les risques sanitaires.
Il y a aussi une dimension politique. La chasse est un marqueur identitaire fort à droite. S’associer à une cause féminine, même de manière superficielle, peut servir à adoucir une image trop souvent associée à la violence, au machisme, ou à l’obscurantisme. « Nous aussi, nous sommes des gens bien ! » Le message est clair. Dommage qu’il repose sur un mensonge par omission.
Ce que cette opération révèle d’autre
Ce qui est intéressant avec cette opération, c’est ce qu’elle cache. Parce que si la Fédération des chasseurs avait vraiment voulu agir pour la santé des femmes, elle aurait pu le faire autrement. Par exemple, en finançant des études sur l’impact des pesticides dans les zones de chasse. Ou en collaborant avec les associations de dépistage pour organiser des campagnes ciblées, là où les femmes sont les plus exposées aux risques. Au lieu de ça, elle mise sur le coup marketing. Sur l’émotion. Sur l’idée que « même les chasseurs peuvent être gentils ».
Et puis, il y a la question de l’argent. Octobre rose, c’est un mois porteur pour les associations. Une randonnée, c’est une collecte de fonds déguisée. Une façon de se donner une image philanthropique sans vraiment s’engager. En 2023, les dons liés à Octobre rose ont dépassé les 12 millions d’euros (source : Fondation ARC). Une manne que la Fédération des chasseurs ne va pas laisser passer. Même si, au final, une partie de ces fonds ira probablement dans des actions qui n’ont rien à voir avec le cancer du sein.
La vraie question : et après ?
Voilà . La randonnée aura lieu. Les chasseurs marcheront, les bandanas roses flotteront dans le vent, et personne ne posera les bonnes questions. Parce que c’est plus simple comme ça. Parce que personne ne veut gâcher une belle journée en forêt. Parce que, au fond, tout le monde s’en fout.
Sauf que non. Parce que si on ne pose pas ces questions aujourd’hui, on ne les posera jamais. Et que dans dix ans, quand on fera le bilan des causes du cancer du sein, on se rendra compte que personne n’a vraiment agi. Pas les chasseurs, pas les politiques, pas même les associations. Juste des opérations marketing, des randonnées roses, et l’illusion d’avoir fait quelque chose.
Alors, la prochaine fois que vous croiserez un chasseur avec un bandana rose, demandez-lui : « Et pour les pesticides, vous faites quoi ? » Vous verrez sa tête. Parce que, sur ce coup-là , ils n’ont pas de réponse.