L'IA, c'est déjà la guerre froide 2.0
Pas besoin d’attendre 2030 pour comprendre que l’intelligence artificielle redessine les frontières du pouvoir. Quand l’Allemagne a laissé Nvidia, une entreprise américaine, racheter son fleuron de la puce électronique, Infineon, en 2022, ce n’était pas un simple deal commercial. C’était un aveu : l’Europe n’a plus les moyens de jouer dans la cour des grands. Résultat ? Aujourd’hui, 90 % des puces les plus performantes pour l’IA sont fabriquées aux États-Unis ou en Asie. Et ces puces, c’est le nerf de la guerre, pas seulement pour les smartphones, mais pour les drones, les systèmes de défense, et même les algorithmes qui gèrent les réseaux électriques.
Le rapport des 60 experts, publié fin 2023 et cosigné par Philippe Aghion (prix Nobel d’économie), Yoshua Bengio (prix Turing, père du deep learning) et Margrethe Vestager (ex-commissaire européenne à la concurrence), ne tourne pas autour du pot : « L’Europe est en train de se faire marginaliser. Pas demain, mais aujourd’hui. » Leur diagnostic ? Un mélange de bureaucratie asphyxiante, de mépris pour la recherche publique, et d’une obsession mal placée pour le « régulationnisme » au lieu de l’innovation. Pendant que les États-Unis misent sur des géants comme Google DeepMind ou OpenAI, et que la Chine construit des supercalculateurs à la vitesse de l’éclair, l’UE débat encore de la couleur des formulaires pour les start-up.
Le piège de la régulation sans stratégie
L’Europe a cru pouvoir se protéger en encadrant l’IA avant les autres. Résultat ? Une loi, le AI Act, si complexe que même les experts peinent à la comprendre. Pendant ce temps, les États-Unis et la Chine ont déjà intégré l’IA dans leurs armées, leurs hôpitaux et leurs usines. En 2023, l’armée américaine a testé des drones autonomes équipés d’IA pour des missions de reconnaissance. Même chose en Chine, où des algorithmes décident déjà quels citoyens ont droit à des prêts bancaires, ou à une surveillance accrue.
Pourtant, l’UE continue de voir l’IA comme un problème à réguler, pas comme un outil à maîtriser. « On a passé dix ans à discuter des risques des OGM, alors que la vraie bataille se joue ailleurs », lance un ingénieur du CNRS, sous couvert d’anonymat. Pendant que les lobbies européens bloquent des projets de recherche sur les données sensibles, les Chinois utilisent déjà des caméras à reconnaissance faciale couplées à l’IA pour traquer leurs citoyens. Et personne ne s’en émeut, parce que « c’est loin, et puis c’est la Chine ».
L’arme secrète des États-Unis : l’argent et les talents
Il y a un détail qui saute aux yeux quand on compare les stratégies : les États-Unis ne régulent pas l’IA, ils l’achètent. En 2022, Microsoft a injecté 10 milliards de dollars dans Mistral AI, une start-up française prometteuse. Pourquoi ? Parce que les meilleurs chercheurs en IA du monde, ceux qui ont inventé les modèles de langage, sont souvent européens, ou formés en Europe. Bengio lui-même a quitté le Canada pour s’installer à Paris, mais où va-t-il si l’Europe ne se réveille pas ? Aux États-Unis, probablement.
Le rapport des experts propose une solution radicale : « Il faut arrêter de subventionner des projets sans issue et miser sur des pépites. » Traduction : moins de subventions diluées, plus de risques pris. Moins de commissions qui bloquent, plus de moyens donnés à ceux qui innovent. Par exemple, le projet Human Brain Project, un mégaprojet européen de simulation cérébrale, a coûté 1,6 milliard d’euros depuis 2013. Bilan ? Un échec scientifique, mais des centaines de millions engloutis. Pendant ce temps, les États-Unis financent des projets bien plus ambitieux avec des budgets bien plus serrés.
La sécurité européenne, un leurre ?
Le vrai danger, c’est que l’Europe ne réalise pas qu’elle joue avec du feu. En 2020, lors de la pandémie, l’UE a dû importer des millions de tests PCR fabriqués en Chine parce que ses propres usines n’étaient pas assez compétitives. Aujourd’hui, c’est l’IA qui devient le nouveau point de vulnérabilité. Si l’Europe ne contrôle pas ses outils d’IA, elle ne contrôlera plus ses données, et donc pas ses citoyens.
Prenez le cas des algorithmes de recrutement. Aux États-Unis, Amazon a dû abandonner son outil d’IA pour le recrutement après qu’il ait été prouvé qu’il discriminait les femmes. En Europe, on en est encore à débattre des règles. Résultat ? Les entreprises européennes utilisent souvent des solutions américaines, et donc des algorithmes qui ne respectent pas les valeurs européennes. Par exemple, Clearview AI, une société de reconnaissance faciale, vend ses services à des milliers de clients… dont des polices européennes. Personne ne sait exactement quelles données sont collectées, ni comment elles sont utilisées.
Le plan des experts : six mesures pour rattraper le retard
Le rapport ne se contente pas de pointer du doigt. Il propose six pistes concrètes, mais aucune n’est facile à appliquer :
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Créer un « Google européen », pas une copie, mais un géant capable de rivaliser avec les GAFAM. « Il faut un champion public-privé, comme ce qu’a fait la France avec Airbus », insiste un des auteurs. Problème : personne ne veut assumer ce rôle.
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Libérer les données publiques, aujourd’hui, les administrations européennes bloquent l’accès aux données par peur des fuites. Résultat ? Les chercheurs manquent de matière première pour entraîner leurs modèles d’IA. « On gaspille des milliards en gardant des données sous clé », critique un data scientist.
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Simplifier les règles pour les start-up, le AI Act est si lourd que la plupart des petites entreprises préfèrent fuir vers des pays plus simples, comme les Émirats ou Singapour.
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Former une armée de talents, l’Europe forme des ingénieurs, mais les perd vers la Silicon Valley. Il faudrait des incitations massives pour les retenir, comme des salaires attractifs ou des stock-options.
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Investir dans les infrastructures critiques, pas seulement des data centers, mais des réseaux quantiques, des puces européennes, et des supercalculateurs. Aujourd’hui, l’Europe dépend à 100 % des États-Unis pour ses processeurs IA.
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Arrêter de diaboliser l’IA, les débats publics en Europe tournent souvent à la paranoïa. « On parle des risques comme si c’était une apocalypse, alors qu’il faut d’abord maîtriser les outils », souligne Bengio.
Le vrai problème, c’est le temps perdu
Le rapport des experts tombe à point nommé : en 2024, l’IA ne sera plus un sujet de laboratoire, mais une réalité industrielle. Les usines autonomes, les diagnostics médicaux par IA, les armes autonomes, tout cela est déjà en marche ailleurs. L’Europe peut encore rattraper son retard, mais il faut agir maintenant.
Pourtant, les signes sont mauvais. En 2023, le budget européen pour l’IA représentait 0,02 % du PIB, contre 0,5 % pour les États-Unis et 1 % pour la Chine. « On est en train de laisser filer une révolution, et après, il sera trop tard », avertit un ancien haut fonctionnaire de la Commission.
La dernière chance : l’effet domino
Il y a un scénario où l’Europe pourrait se réveiller : si un pays membre prend les devants. La France, avec son plan IA lancé en 2018, a fait quelques progrès, mais reste à la traîne. L’Allemagne, elle, mise sur ses géants industriels, mais ceux-ci peinent à innover sans recherche publique solide. Quant aux pays de l’Est, ils manquent cruellement de fonds.
Le rapport des experts mise sur un effet domino : « Si un seul grand pays européen se lance, les autres suivront. » Mais pour l’instant, personne ne veut être le premier.
Conclusion : l’Europe a le choix, entre la soumission et la résilience
L’IA n’est pas qu’une question technologique. C’est une question de pouvoir. Celui qui contrôle l’IA contrôle les données, et donc les citoyens. Les États-Unis et la Chine le savent. L’Europe, elle, semble encore croire qu’elle peut négocier avec des règles.
Le rapport des 60 experts ne laisse pas de place au doute : « Soit on se réveille, soit on devient un satellite technologique. » La balle est dans le camp de Bruxelles. Mais le compte à rebours est déjà lancé.