Les clusters, symptôme d’un échec préventif
Le mot cluster est un euphémisme médical pour dire : on a merdé. En 2022, la Haute-Saône a enregistré 17 cas en trois mois, contre 2 en moyenne sur les cinq années précédentes. En Bourgogne-Franche-Comté, les vétérinaires signalent une hausse de 40 % des animaux infectés depuis 2020. Et pourtant, les campagnes de prévention ressemblent à des post-it collés sur des arbres morts. Les affiches du ministère de la Santé, distribuées dans les parcs, montrent une tique avec une flèche rouge vers un spray anti-moustiques. Problème : les tiques ne sont pas des moustiques. Elles grimpent. Elles attendent. Elles piquent sans qu’on les sente. Le spray, c’est comme fermer les yeux en espérant que le train ne vous écrase pas.
En 2019, une étude de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire) avait cartographié les zones à risque. Résultat : 80 % des départements français étaient concernés, avec des pics dans les Vosges, le Jura et l’Alsace. Trois ans plus tard, rien n’a changé. Les mairies balayent du revers de la main : « On n’a pas les moyens. » Les associations de randonneurs, elles, commencent à s’organiser. « On ne peut plus faire comme si de rien n’était », lance un membre du Club Vosgien, après qu’un de leurs adhérents ait attrapé la maladie en pleine randonnée du Markstein. Le virus ne connaît pas les frontières administratives. Lui, il avance.
Le virus qui se cache derrière les chiffres officiels
Les statistiques, c’est comme les miroirs déformants des foires : ça donne une image, mais pas la réalité. En 2023, la France a déclaré 28 cas d’encéphalite à tiques, contre 12 en 2022. Sauf que ces chiffres ne comptent que les formes graves. Les infections bénignes ? Les gens les prennent pour une grippe. Les séquelles neurologiques ? Beaucoup ne consultent pas. L’OMS estime que pour un cas déclaré, il y en a dix sous-diagnostiqués.
Prenez l’exemple de la région Grand Est. Entre 2015 et 2020, les hôpitaux ont recensé 45 cas confirmés. Mais les urgences ont traité 230 patients présentant des symptômes compatibles avec une encéphalite virale. La différence ? Un test. Un seul laboratoire en France, à Strasbourg, est équipé pour détecter le virus TBE en urgence. Le reste du temps, il faut envoyer les échantillons à l’Institut Pasteur à Paris. Trois jours. Trois jours où le patient peut basculer dans le coma.
Et puis, il y a les séquelles. 30 % des survivants gardent des troubles moteurs ou cognitifs à vie. Certains finissent en maison de retraite avant 50 ans. D’autres, comme ce professeur des Alpes qui a perdu l’usage de sa jambe gauche après une randonnée en 2021, se battent pour obtenir une reconnaissance de maladie professionnelle. Spoiler : ils perdent presque toujours.
Pourquoi les autorités ferment-elles les yeux ?
La réponse, c’est l’argent. Vacciner contre l’encéphalite à tiques coûte cher. Le vaccin, le FSME-Immun, n’est pas remboursé par la Sécurité sociale. Une dose ? 60 euros. Trois doses pour un schéma complet ? 180 euros. « Trop cher pour un risque faible », justifie la Haute Autorité de Santé. Sauf que le risque n’est plus faible. Il est réel.
En Autriche, en Suisse, en Allemagne, le vaccin est obligatoire pour les enfants dans les zones à risque. Résultat ? L’Allemagne a divisé par deux ses cas en dix ans. En France, on préfère attendre. Attendre que les clusters deviennent des épidémies. Attendre que les familles se battent devant les tribunaux pour faire reconnaître la faute. Attendre que les forêts, ces réservoirs à tiques, avalent encore plus de territoires.
Il y a aussi le lobbying. Les fabricants de répulsifs et de vêtements anti-tiques font des millions. Pourquoi changer la donne ? Pourquoi dire aux gens : « Achetez un vaccin, pas un spray » quand le spray, lui, se vend sans ordonnance ? Le système a intérêt à ce que vous restiez dans l’ignorance.
Ce qui se joue vraiment : la forêt contre la ville
L’encéphalite à tiques, c’est le symptôme d’un déséquilibre plus large. La forêt reprend ses droits. Déforestation, réchauffement climatique, disparition des prédateurs naturels des tiques (les sangliers, les oiseaux insectivores) : tout joue en faveur du virus. Les tiques adorent les zones humides, les sous-bois denses, les lisières de forêt. Et avec le changement climatique, ces zones s’étendent. En 2050, la moitié sud de la France pourrait être concernée.
Le problème, c’est que les Français urbains ne veulent pas entendre parler de ça. « Moi, je vais en ville, je ne risque rien », croit-on. Erreur. Les parcs urbains, les jardins, les squares deviennent des zones de contamination. À Paris, les cas sont rares, mais pas inexistants. En 2020, un enfant a été infecté dans le bois de Vincennes.
La vraie question, ce n’est pas « Comment éviter les tiques ? », mais « Comment vivre avec ce virus ? ». Parce que la réponse n’est pas dans les sprays ou les vêtements imprégnés. C’est dans la prévention massive. Vaccination obligatoire dans les zones à risque. Campagnes d’information agressives. Et surtout, un plan national pour éradiquer les tiques des forêts.
Sauf que personne n’en veut. Parce que ça coûte. Parce que ça change les habitudes. Parce que ça révèle une vérité gênante : on a laissé la nature nous rattraper.
La dernière alerte
En 2024, les premiers cas de l’année ont été déclarés début avril, soit un mois plus tôt que d’habitude. Le virus se réveille plus tôt. Il mute. Il s’adapte.
Si vous allez en forêt cette année, glissez un vaccin dans votre sac. Pas pour vous. Pour vos enfants. Parce que les chiffres officiels, eux, ne mentent pas : l’encéphalite à tiques tue. Et elle va continuer.