Pourquoi personne ne veut plus sortir ?
Les chiffres sont là. Selon une étude de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) publiée en 2022, 35 % des résidents en Ehpad déclarent ne plus jamais quitter leur établissement. 1 sur 3. Pas parce qu’ils sont trop vieux, pas parce qu’ils sont trop fragiles, mais parce qu’ils ne veulent plus. Point. La pandémie a accéléré ce mouvement, bien sûr. Mais avant même le Covid, les sorties étaient déjà en chute libre. En 2015, seulement 20 % des Ehpad proposaient des activités de stimulation cognitive régulières. Aujourd’hui, c’est à peine mieux. Alors oui, l’espace de la Vannerie est une bonne idée. Mais il ne résout pas le fond du problème : ces résidents ne veulent plus de vos voyages, virtuels ou réels. Ils veulent autre chose.
Et ce quelque chose, personne ne semble vouloir le nommer. Pourtant, c’est simple : ils veulent qu’on les écoute.
Prenez le cas de Madame L., 89 ans, qui refuse catégoriquement de participer aux sorties organisées. « Ils me mettent dans un car, ils me font visiter un musée, et après ? On me ramène, et c’est tout. » Elle a raison. À quoi bon ? À 89 ans, quand on a passé sa vie à travailler, à élever des enfants, à gérer un foyer, qu’est-ce qu’un musée vient ajouter ? Rien. Sauf une sensation d’inutilité. « On me traite comme un enfant, dit-elle. Comme si je ne savais plus penser par moi-même. »
L’Ehpad de la Vannerie a compris ça. Leur espace de voyage n’est pas un gadget. C’est une réponse à cette demande implicite : redonner un peu de contrôle. Vous choisissez où aller. Vous choisissez quand revenir. Vous n’êtes plus un passager, vous êtes le capitaine. Même si c’est virtuel.
Le piège des solutions trop propres
Pourtant, il y a un risque. Celui de tomber dans le piège des solutions trop lisses. Les voyages virtuels, c’est bien. Mais ça ne remplace pas tout. Ça ne remplace pas le contact humain. Ça ne remplace pas la sensation du vent sur le visage. Ça ne remplace pas l’odeur d’un marché, le bruit d’une ville, le frisson de l’inconnu.
Regardez les chiffres de la solitude chez les personnes âgées. 42 % des plus de 75 ans se déclarent souvent ou toujours seuls, selon une enquête Santé Publique France de 2021. Un espace de voyage, aussi sophistiqué soit-il, ne comblera pas ce vide. Il peut même l’aggraver, en donnant l’impression qu’on a résolu le problème alors qu’on ne l’a fait que reculer.
Et puis, il y a la question de l’argent. Ces équipements high-tech, ça coûte cher. Entre 15 000 et 20 000 euros l’installation, selon les fournisseurs. Dans un Ehpad public, où les budgets sont serrés, ça fait mal. Surtout quand on sait que seulement 12 % des établissements en France ont les moyens d’investir dans ce genre de dispositifs. Alors oui, c’est innovant. Mais c’est aussi une nouvelle inégalité. Ceux qui peuvent se payer des voyages virtuels, et ceux qui devront se contenter de photos.
Ce que les Ehpad ne disent pas
Il y a un autre angle, plus sombre. Celui des familles. 78 % des proches de résidents en Ehpad estiment que leur parent est « trop dépendant » pour profiter des activités proposées, selon une étude de la Fondation Médéric Alzheimer. Traduction : on les sort parce que nous, les familles, on se sent coupable. Pas parce que eux, les résidents, en ont envie.
À la Vannerie, ils ont peut-être compris ça. Leur espace de voyage, c’est aussi une façon de dire : « On ne vous emmène pas parce qu’on doit, on vous emmène parce que vous en avez envie. » Mais est-ce que ça marche vraiment ? Les premiers retours sont encourageants. 40 % des résidents qui ont testé le dispositif ont accepté de participer à une sortie réelle ensuite. 40 %. Pas 100 %. Pas assez.
La vraie question n’est pas technologique
Le problème, au fond, ce n’est pas le manque de technologie. C’est le manque de temps. Un infirmier en Ehpad passe en moyenne 3 minutes par résident par jour, selon les syndicats. Trois minutes. Pour gérer les médicaments, les toilettes, les repas. Il n’en reste pas pour écouter. Pas pour discuter. Pas pour comprendre.
Alors oui, un espace de voyage, c’est bien. Mais ça ne changera rien si, derrière, personne ne prend le temps de demander ce que les résidents veulent vraiment.
Et ça, c’est le vrai défi. Pas celui des écrans géants ou des casques à réalité virtuelle. Celui, bien plus simple et bien plus difficile à la fois, de se taire et d’écouter.
Ce que ça change, et ce que ça ne change pas
Alors, est-ce que cette thérapie est une avancée ? Oui, mais à condition de ne pas s’arrêter là.
Parce que le voyage virtuel, c’est comme un médicament. Ça soulage, mais ça ne guérit pas. Le vrai remède, c’est de redonner aux résidents le pouvoir de décider. Pas seulement où ils vont, mais comment ils y vont. Pas seulement quand ils reviennent, mais avec qui ils reviennent.
Et ça, aucun écran ne peut le faire.
La dernière idée qui pique : Si on donne aux résidents le choix, ils ne choisiront pas toujours le voyage. Parfois, ils choisiront la sieste. Parfois, ils choisiront de rester seuls. Et c’est ça, la vraie révolution. Accepter que leur liberté passe aussi par le droit de ne rien faire.