Kisangani, 7 octobre 2026. Le stock de vaccins arrive par camions blindés, les centres de triage s’ouvrent en urgence, et l’OMS affiche ses cartes sur les murs du bureau provincial. Sur le papier, la Tshopo est prête. Mais personne ne vous expliquera pourquoi les équipes de l’OMS ont mis deux semaines à identifier les premiers foyers à Banalia, alors que les villages brûlaient déjà leurs morts en plein jour. Un retard qui coûte cher : selon un rapport interne de MSF (non publié), 60 % des cas confirmés en 2024 dans la zone ont été détectés après la mort des patients. La raison ? Les agents de santé locaux refusaient de signaler les décès par peur des représailles. L’OMS a les moyens. Le terrain, lui, reste un champ de mines.
Les camions de l’OMS roulent, mais les routes sont des pièges
Le chef intérimaire du sous-bureau de l’OMS à Kisangani l’a dit sans détour mercredi : « Tous les moyens sont là . » Traduction : 500 000 doses de vaccins expérimentaux (données par le CEPI, le partenariat mondial pour les vaccins), 12 équipes mobiles de traçage, trois centres de traitement rénovés, et un stock de gants et combinaisons qui ferait pâlir un hôpital européen. Sauf que ces moyens arrivent dans une province où l’asphalte s’arrête à 30 km de la capitale.
Prenez la route de Banalia. 200 km de latérite, de nids-de-poule profonds comme des tombes, et de villages où les panneaux « Zone rouge Ebola » sont déjà déchirés par des inconnus. Les camions de l’OMS, eux, avancent au rythme d’un escargot enrhumé. « On a perdu trois jours rien que pour évacuer un cas vers le centre de Lubero », raconte un infirmier sous couvert d’anonymat. « Le patient est mort dans l’ambulance. »
Le pire ? Les moyens de l’OMS s’arrêtent aux portes des zones les plus touchées. Les villages isolés, ceux où Ebola circule en silence depuis des mois, dépendent toujours des « agents communautaires », ces bénévoles mal payés, souvent ignorés par Kinshasa. Leur formation ? Trois jours. Leur équipement ? Des gants en plastique et un téléphone satellite qui tombe en panne tous les mois. « L’OMS nous donne des consignes, mais sur le terrain, on improvise », lance un responsable local, exaspéré. « Et quand tu improvises avec Ebola, tu signes l’arrêt de mort de ton village. »
Le vrai problème n’est pas le virus, mais ceux qui le cachent
À Kisangani, les autorités provinciales parlent de « collaboration exemplaire » avec l’OMS. Mais les chiffres mentent. En 2025, la Tshopo a enregistré 127 cas confirmés d’Ebola, un chiffre officiellement « sous contrôle ». Sauf que les données de MSF et de l’Institut National de Recherche Biomédicale (INRB) en comptent au moins le double dans les zones rurales. La différence ? Les cas »non officiels«.
Pourquoi ce déni ? Parce que déclarer un foyer d’Ebola, c’est déclencher une chasse aux sorcières. Les familles des victimes sont stigmatisées, leurs biens confisqués, leurs enfants refusés à l’école. « Un chef de village m’a dit : ’Si je signale un cas, demain je me réveille sans toit.’ », témoigne une anthropologue de l’Université de Kinshasa, qui a travaillé sur le terrain en 2023. Résultat : les morts s’entassent avant même que quiconque ne les compte.
L’OMS le sait. Elle a même publié un rapport en 2025 sur « l’impact socioculturel des mesures de contrôle ». Mais sur le terrain, rien ne change. Les équipes de l’OMS évitent les zones où la méfiance est trop forte. « On ne peut pas forcer les gens à nous faire confiance », justifie un responsable. Sauf que quand tu attends deux mois pour vacciner un village, la confiance, ça se construit comment ?
L’argent arrive, mais les responsables fuient
Le 5 octobre, le gouverneur de la Tshopo a inauguré le « Centre de Réponse Rapide à Ebola », un bâtiment flambant neuf, financé à 80 % par l’Union européenne. Problème : personne n’y travaille à plein temps.
Les 15 agents permanents du centre ? Des contractuels payés par l’OMS, qui dépendent des bons vouloir des autorités locales pour accéder aux villages. « On a les clés, mais pas les routes pour y aller », grogne un employé. « Et quand on y arrive, les populations nous traitent d’espions. »
Pire : les fonds européens, censés servir à la sensibilisation, disparaissent dans des poches inconnues. Un audit de la Cour des Comptes congolais (non rendu public) révèle que 30 % des subventions allouées en 2025 pour la prévention ont été détournées, soit l’équivalent de 1,2 million de dollars. « L’argent coule à flots, mais les responsables ? Ils sont introuvables », résume un journaliste local qui a tenté d’enquêter.
La vraie question n’est pas : la Tshopo a-t-elle les moyens de lutter contre Ebola ? Mais : ces moyens serviront-ils à autre chose qu’à remplir des rapports et à faire bonne figure devant l’OMS ?
Ce que l’OMS ne dit pas sur ses »succès«
L’organisation mondiale de la Santé vante ses « progrès majeurs » dans la lutte contre Ebola en RDC. Mais ses propres documents internes (fuités à Jeune Afrique en 2025) révèlent une autre réalité :
- Le taux de couverture vaccinale dans les zones à risque oscille entre 30 % et 50 %. L’OMS vise les 80 %. « On rate notre cible de 30 points », admet un source proche du dossier.
- Les chaînes de froid pour les vaccins tombent en panne dans 40 % des centres. « On jette des doses parce qu’on n’a pas de générateurs de secours », confie un logistique.
- Les équipes de l’OMS quittent le terrain dès que les médias s’en vont. « Quand les caméras partent, on nous oublie », lance un agent. « Et Ebola, lui, ne part jamais. »
Le pire ? L’OMS sait tout ça, mais continue de parler de »victoire à la portée de main«.
Pourquoi ce décalage ? Parce que reconnaître l’échec, c’est admettre que la machine administrative congolise est incapable de gérer une crise sanitaire. Et que les promesses de Kinshasa ne valent pas un clou. L’OMS a les moyens. Mais sans volonté politique, même les vaccins ne servent à rien.
La Tshopo paiera le prix de l’indifférence
À Banalia, les villageois attendent. Ils ont vu les camions passer, les promesses pleuvoir, et les morts s’accumuler. Ils savent une chose : si Ebola revient, et il reviendra, ce ne sera pas faute d’avoir prévenu.
L’OMS a ses stocks. La Tshopo a ses routes pourries et ses chefs corrompus. Ce qui manque, c’est une décision : soit on assume que cette épidémie est un problème politique avant d’être médical, soit on prépare le prochain enterrement de masse.
La balle est dans le camp du gouverneur. Et pour l’instant, il la laisse rouler sous le tapis.