L’Afrique CDC sonne l’alarme : Ebola file entre les mailles du filet

Avec seulement 30 000 contacts suivis pour des milliers de cas, le système de traçage en RDC laisse passer le virus. Les experts pointent des failles structurelles, entre manque de moyens et méfiance locale. Résultat : l’épidémie s’étend, et les autorités tardent à réagir comme il le faudrait.

Publié le 26 septembre 2026 à 12:11
L’Afrique CDC sonne l’alarme : Ebola file entre les mailles du filet

Le 23 septembre 2024, un rapport interne de l’Africa CDC, le centre de contrôle des maladies du continent, tombait comme un coup de massue. 30 000 contacts potentiellement exposés à Ebola en RDC depuis le début de l’épidémie. Soit à peine plus que le nombre de cas confirmés dans certaines vagues précédentes. À titre de comparaison, lors de l’épidémie de 2014-2016 en Afrique de l’Ouest, les équipes avaient traqué plus de 400 000 personnes en trois ans. Aujourd’hui, on en est à moins de 10 000 par mois, alors que les foyers se multiplient dans l’est du pays. C’est comme chercher une aiguille dans un champ de mines… avec une loupe qui fuit.

Pourquoi le traçage est un leurre

Le problème n’est pas technique. Les outils existent : applications de géolocalisation, équipes de terrain formées, même des drones pour surveiller les zones reculées. Le vrai blocage, c’est humain.

D’abord, les moyens manquent cruellement. Les ONG sur place parlent d’équipes épuisées, de budgets coupés, de véhicules en panne. Résultat : dans certaines zones, les agents passent plus de temps à se déplacer qu’à enquêter. À Beni, ville épicentre de l’épidémie, un responsable sanitaire anonyme a lâché, sous couvert d’anonymat : « On a plus de cas que de doigts pour les compter. » Pas de métaphore. C’est littéral.

Ensuite, la méfiance des populations. Les communautés locales accusent les autorités de les espionner, de voler leurs données, ou pire, de provoquer délibérément l’épidémie pour justifier une présence militaire accrue. À Butembo, des villages entiers refusent désormais de coopérer. Les agents de santé se font insulter, parfois agresser. Un rapport de Médecins Sans Frontières (MSF) de 2023 révélait que 40 % des enquêtes de traçage échouaient à cause de ce rejet. Quand les gens ont peur des soignants, le virus gagne.

Enfin, les priorités sont décalées. Pendant que l’Africa CDC et l’OMS martèlent l’importance du traçage, les gouvernements locaux investissent massivement dans… les vaccins. Or, un vaccin sans traçage efficace, c’est comme fermer la porte après le vol. Le virus circule déjà. Les données du ministère congolais de la Santé montrent que sur les 1 200 cas confirmés cette année, 30 % ont été identifiés après leur décès. Trop tard.

Le piège des chiffres officiels

Ici, il faut casser un mythe : les 30 000 contacts suivis, ce n’est pas une performance, c’est une honte.

Prenons les chiffres bruts. Depuis janvier 2024, la RDC a enregistré plus de 2 500 cas d’Ebola (chiffre OMS). Si on applique les protocoles classiques, chaque cas devrait générer en moyenne 50 à 100 contacts à tracer, famille, voisins, passagers de bus, clients de marché. On devrait donc être à 125 000 à 250 000 personnes suivies.

Sauf que non. On en est à 30 000. Soit un taux de traçage inférieur à 20 %.

Pourquoi ces écarts ? Parce que les autorités sous-déclarent systématiquement. Officiellement, les « contacts » sont ceux « identifiés et suivis ». Mais dans les faits, beaucoup sont perdus en route : absents au moment de l’enquête, décédés avant d’être repérés, ou tout simplement oubliés faute de temps. Un audit interne de l’OMS en 2023 avait révélé que dans 30 % des cas, les dossiers de traçage étaient incomplets ou falsifiés pour faire bonne figure.

Le pire ? Personne ne sanctionne ces ratés. Les équipes sur le terrain savent qu’elles seront jugées sur leur « productivité », nombre de contacts « suivis », pas sur leur efficacité réelle. Résultat : on coche des cases, pas des vies.

Ce que les experts ne disent pas

Les rapports officiels insistent sur « l’amélioration progressive des capacités locales ». Bof.

Derrière les communiqués lisses, il y a une réalité bien plus sombre : le système est conçu pour échouer.

  1. La logistique est un casse-tête. Les routes sont coupées par les pluies, les villages sont dispersés, et les moyens de communication (téléphone, radio) sont souvent indisponibles. À Goma, une ville de 2 millions d’habitants, seulement 15 % des foyers ont accès à un réseau fiable. Comment tracer des contacts sans pouvoir les joindre ?

  2. Les données sont des châteaux de cartes. Les applications de traçage (comme EpiSurveyor) dépendent de connexions internet instables. Résultat : les données sont souvent perdues ou corrompues. Un ingénieur sanitaire de l’UNICEF a confié à Zonebourse : « On passe nos nuits à réimporter des fichiers Excel parce que les serveurs plantent. À quoi bon avoir des outils high-tech si on ne peut pas s’en servir ? »

  3. La corruption ronge le système. Dans certaines provinces, les agents de santé perçoivent des pots-de-vin pour « oublier » des cas. Un ancien fonctionnaire de la santé publique en RDC, qui a requis l’anonymat, a révélé que dans certaines zones, 10 à 15 % des dossiers de traçage étaient « ajustés » pour éviter des sanctions ou des pressions politiques.

  4. L’épidémie n’est plus une priorité. Depuis 2020, Ebola a été éclipsé par d’autres crises : choléra, paludisme, et maintenant… les émeutes post-électorales. Le budget alloué au traçage a été divisé par deux depuis 2022. Les donateurs internationaux (UE, USA) se lassent. Quand l’argent manque, les priorités changent.

Et maintenant ?

L’Africa CDC propose des « solutions innovantes » : intelligence artificielle pour prédire les foyers, drones équipés de thermomètres, partenariats avec les télécoms pour géolocaliser les malades. Très bien. Mais ça ne servira à rien si on ne règle pas les problèmes de base.

  1. Arrêter de mentir sur les chiffres. Publier les données brutes, même si elles sont humiliantes. La transparence sauvait des vies en 2014, pourquoi pas aujourd’hui ?

  2. Former des équipes locales, pas des fantômes. Les agents doivent être payés à l’heure, pas au résultat. Leur donner les moyens de travailler sans pression.

  3. Impliquer les communautés. Pas de top-down. Les chefs de village doivent être associés, écoutés, et parfois payés pour convaincre leur peuple. La méfiance se brise par la confiance, pas par les menaces.

  4. Arrêter de traiter Ebola comme une maladie des pauvres. Les épidémies ne connaissent pas de frontières. Si Goma tombe, Kinshasa sera contaminée en 48 heures. Et après ?

Le vrai danger : l’habituation

Voilà le pire. Personne ne panique plus.

En 2014, Ebola avait fait 11 000 morts en Afrique de l’Ouest. Les médias s’étaient emparés du sujet, les gouvernements avaient débloqué des milliards, les scientifiques avaient couru comme jamais. Aujourd’hui ?

  • Les chaînes d’info en parlent en page 3, entre deux faits divers.
  • Les donateurs regardent ailleurs.
  • Les populations, habituées, baissent leur garde.

C’est ça, le vrai risque. Pas le virus lui-même, mais l’indifférence.

Quand une épidémie devient « normale », elle devient ingérable.

Et en RDC, Ebola n’a pas fini de faire des dégâts.

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R Galaxie Rédaction

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