L’argent arrive, mais les règles du jeu ont changé
En 2014, l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest avait coûté la vie à plus de 11 000 personnes. La réponse internationale avait été massive : 1 milliard de dollars mobilisés, vaccins expérimentaux déployés en urgence, équipes de l’OMS sur le terrain. Résultat ? L’épidémie avait été maîtrisée… après des mois de chaos. Aujourd’hui, en RDC, le virus circule dans des zones où les groupes armés contrôlent les routes, où les centres de santé sont ciblés, où la méfiance envers les soignants, étrangers ou locaux, frôle l’hystérie. 267 millions de dollars, c’est beaucoup. Mais c’est aussi une goutte d’eau dans un océan de problèmes structurels.
Prenez la ville de Beni, épicentre de l’épidémie depuis des mois. Les équipes de l’OMS et des ONG y travaillent dans un contexte de guerre larvée. En juin dernier, un attentat à la grenade contre un centre de vaccination avait fait 20 morts. Personne n’ose plus y organiser de campagnes massives sans escorte militaire. Les fonds américains pourraient aider à payer ces escortes. Mais ils ne régleront pas le problème de fond : comment soigner quand la population refuse d’être soignée ?
Et puis, il y a le vaccin. Le rVSV-ZEBOV, développé par Merck, est efficace à 97 %. Problème : il coûte 40 dollars la dose. Avec 267 millions, on peut en acheter 6,6 millions. Assez pour vacciner… si tout le monde se présentait. Or, dans certaines zones, moins de 20 % des cibles acceptent le vaccin. L’argent ne suffit pas à convaincre.
Les pays riches jouent à la roulette russe
Les États-Unis ne sont pas les seuls à mettre la main au portefeuille. L’Union européenne a promis 100 millions d’euros en septembre. La Chine, via son fonds de secours pour les catastrophes, en a ajouté 5 millions. Bref, tout le monde donne. Mais personne ne prend vraiment le taureau par les cornes.
Prenez le cas de la France. Paris a déployé des experts et financé des formations locales. Mais son approche reste pragmatique : on évite les zones trop dangereuses, on privilégie les partenariats avec des acteurs stables. Résultat ? Les zones les plus touchées sont souvent celles où la France, et les autres, ne mettent pas les pieds.
Pourtant, il y a des solutions. En 2014, la Guinée avait stoppé sa première épidémie en combinant isolement strict, traçage manuel et communication de crise agressive. Aujourd’hui, en RDC, le gouvernement utilise encore des méthodes du XIXe siècle : des barrages routiers et des quarantaines qui poussent les populations à fuir vers les foyers infectés. L’argent ne changera rien si les stratégies restent celles d’une autre époque.
Le vrai problème : personne ne veut assumer la guerre
Le 2 octobre, un rapport du Center for Strategic and International Studies (CSIS) alertait : « L’épidémie en RDC n’est pas seulement une crise sanitaire, c’est un conflit à part entière. » Les auteurs du rapport soulignent que les groupes armés comme les ADF (Allied Democratic Forces) utilisent la peur de l’Ebola pour recruter et terroriser les populations.
Or, qui va s’attaquer à ces groupes ? Pas l’ONU, dont la MONUSCO a vu ses effectifs réduits. Pas les États-Unis, qui évitent soigneusement d’être perçus comme une force d’occupation. Les fonds américains serviront surtout à payer des ONG locales et des cliniques mobiles, pas à désarmer des milices.
Et puis, il y a la question de la responsabilité. La RDC elle-même ne dépense que 0,5 % de son budget national sur la santé, selon la Banque mondiale. 267 millions de dollars, c’est généreux. Mais c’est aussi une aumône qui masque l’échec des autorités locales à prendre leur destin en main.
Ce que les chiffres ne disent pas
En 2018, l’épidémie avait été déclarée dans la province du Nord-Kivu. Aujourd’hui, elle s’étend sur trois provinces. Pourquoi ? Parce que personne n’a voulu, ou pu, endiguer la propagation au début.
Prenez le chiffre clé : 1 mort sur 2 en RDC meurt d’Ebola dans un centre de santé. Dans les autres épidémies récentes, ce ratio était de 1 sur 5. Cela signifie que les structures sanitaires sont non seulement saturées, mais aussi dangereuses pour les patients.
Et puis, il y a les faux positifs. En septembre, des rumeurs avaient fait état de centaines de morts attribuées à tort à Ebola dans une région isolée. Résultat ? Les populations ont refusé les tests pendant des semaines. L’argent ne résoudra pas les rumeurs.
Alors, à quoi servent ces 267 millions ?
Ils serviront à acheter des vaccins. À payer des salaires d’expatriés. À financer des cliniques éphémères. Mais ils ne serviront pas à régler le vrai problème : la RDC n’a pas les moyens, ni la volonté, de gérer seule une épidémie de cette ampleur.
En 2014, la réponse internationale avait été réactive. Aujourd’hui, elle est désorganisée. Les États-Unis injectent des fonds, l’UE promet des aides, mais personne ne coordonne vraiment. Résultat ? Les ONG se marchent dessus, les stocks de matériel s’accumulent dans des entrepôts, et les populations, elles, continuent de mourir.
267 millions de dollars, c’est une somme colossale. Mais c’est aussi un aveu d’échec. Un aveu que, malgré tout l’argent du monde, on ne sait toujours pas comment gagner une guerre contre un virus dans un pays en guerre.
La dernière question qui reste en travers de la gorge, c’est celle-ci : et si, au final, l’Ebola n’était pas le vrai problème ? Et si c’était juste le symptôme d’un système qui a depuis longtemps lâché l’affaire ?