4 000 morts en RDC : l'Ebola étouffe dans l'indifférence
Un chiffre. 4 000. C’est le nombre de morts officiellement recensés depuis le début de cette épidémie d’Ebola en RDC, en juin 2022. Un bilan qui en cache un autre : celui des disparus, des villages abandonnés, des soignants assassinés. Le 11 mai 2024, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a confirmé ce cap macabre. Pourtant, personne ne semble vraiment surpris. Comme si, après toutes ces années, on avait fini par s’habituer à l’horreur.
Mais cette fois, c’est différent. Cette épidémie n’est pas une simple résurgence. C’est la pire de l’histoire du pays. Et elle ne montre aucun signe de ralentissement. Au contraire. Les cas continuent de monter, surtout dans le Nord-Kivu et l’Ituri, deux provinces déjà ravagées par des décennies de conflits. L’OMS parle d’une « situation exceptionnellement complexe ». Traduction : on est dans la merde jusqu’au cou, et personne ne sait comment nager.
Les groupes armés, ces tueurs en série sans masques
Pourquoi cette épidémie dérape-t-elle autant ? Parce que les groupes armés en RDC ne se contentent pas de tirer. Ils sabotent aussi les efforts de santé publique. En avril 2024, des miliciens des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) ont attaqué un centre de traitement d’Ebola à Beni, brûlant du matériel médical et forçant les soignants à fuir. Résultat : les vaccins ont fondu, les tests se sont raréfiés, et les patients ont commencé à mourir dans la rue.
Et ce n’est pas un cas isolé. Depuis 2018, les rebelles, qu’ils soient rwandais, ougandais ou locaux, ont ciblé à répétition les équipes de l’OMS et des ONG. En 2020, une attaque contre un centre de vaccination à Butembo avait fait 5 morts. En 2023, des miliciens ont enlevé deux travailleurs humanitaires près de Goma. Personne n’a été libéré. Personne n’a jamais su ce qu’ils étaient devenus.
Pourtant, l’OMS continue de parler de « collaboration » avec les autorités locales. Collaboration ? À quel prix ? Celui de la vie des soignants ? Celui de la crédibilité des organisations internationales ?
La défiance locale, ce virus plus contagieux que l’Ebola
Les groupes armés ne sont pas les seuls responsables. Il y a aussi la population. Et là, le problème n’est pas la violence, mais la peur. Une peur qui a été attisée par des années de mensonges et de négligence.
En 2018, lors de la précédente épidémie, des rumeurs avaient circulé comme une traînée de poudre : l’Ebola était une arme des Occidentaux pour stériliser les Africains. Des chefs traditionnels avaient interdit l’accès aux centres de soins. Résultat ? Des villages entiers avaient été placés en quarantaine, des familles séparées, des corps enterrés en secret pour éviter les représailles.
Aujourd’hui, la méfiance persiste. À Beni, des habitants refusent toujours les vaccins, accusant les autorités de les utiliser pour des expériences. En avril 2024, une manifestation a éclaté devant un centre de santé après qu’un enfant ait été vacciné de force. Les émeutiers ont brûlé des dossiers médicaux. Personne n’a été poursuivi.
Et puis, il y a la question de la logistique. Les routes sont minées, les villages isolés. Comment faire passer des équipes médicales dans des zones où même les casques bleus osent à peine s’aventurer ? En 2023, une mission de l’OMS a dû être annulée après qu’un convoi ait été pris pour cible par des tireurs embusqués près de Bunia.
Jean-Noël Barrot et le théâtre de la solidarité
Pendant ce temps, la France envoie du monde. Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, est arrivé en RDC début mai pour « marquer le soutien de Paris ». Des mots. Beaucoup de mots. Des promesses de financement, de formation, de matériel. Mais au fond, à quoi ça sert ?
La France a déjà dépensé des millions pour lutter contre Ebola en RDC. En 2018, elle avait mobilisé des experts, envoyé des renforts, financé des campagnes de sensibilisation. Résultat ? L’épidémie avait duré 2 ans et fait plus de 2 200 morts. Aujourd’hui, avec des moyens similaires, on est à 4 000 morts et toujours pas de solution en vue.
Barrot a rencontré le président Félix Tshisekedi, serré des mains, pris des selfies. Il a annoncé un « plan d’urgence ». Mais un plan d’urgence, ça se voit où ? Sur le terrain, les soignants manquent toujours de gants, de masques, de sérums. Et les populations, elles, continuent de mourir.
L’échec d’un système qui ne veut pas voir
Pourquoi cette crise dure-t-elle autant ? Parce que personne ne veut assumer sa part de responsabilité.
-
Les États : Ils envoient des chèques et des discours, mais pas de troupes. Envoyer des soldats, ça coûte cher. Ça fait des morts. Ça fait mal. Alors on préfère fermer les yeux.
-
L’OMS : Elle alerte, elle publie des rapports, elle organise des conférences. Mais sur le terrain, ses équipes sont sous-financées, sous-équipées, et souvent impuissantes. En 2023, un rapport interne de l’organisation a révélé que 30 % de ses fonds étaient bloqués par des procédures administratives.
-
Les ONG : Elles font un travail formidable, mais elles sont prises entre deux feux : les groupes armés d’un côté, les populations méfiantes de l’autre. Et puis, il y a la course aux dons. Plus une épidémie fait peur, plus les financements affluent. Résultat : les crises « oubliables », comme celle du choléra au Yémen ou la fièvre de Lassa au Nigeria, n’attirent presque personne.
-
La RDC elle-même : Un État failli, une armée corrompue, des infrastructures pourries. Le gouvernement a créé une « cellule de crise », mais entre les promesses et la réalité, il y a un gouffre. En 2022, des documents fuités ont révélé que des fonds destinés à la lutte contre Ebola avaient été détournés pour acheter des armes.
Et maintenant, on fait quoi ?
Rien. Ou presque. Parce que face à une épidémie comme celle-là, les solutions classiques ne marchent plus.
-
Le vaccin : Il existe, mais il faut des chaînes du froid, des soignants formés, et des populations prêtes à se faire piquer. Or, dans certaines zones, les vaccins arrivent mois après mois, trop tard pour beaucoup.
-
Les traitements : Les anticorps monoclonaux (comme le REGN-EB3) sauvent des vies, mais ils coûtent cher. Très cher. En 2023, un traitement complet valait 2 000 dollars par patient. À 4 000 morts, ça fait 8 millions de dollars. Une somme astronomique pour un pays comme la RDC.
-
La communication : On a essayé les messages radio, les réunions communautaires, les influenceurs locaux. Rien n’y fait. Parce que quand les gens ont peur, ils n’écoutent plus. Ils agissent par instinct. Et l’instinct, en temps de crise, c’est souvent la fuite.
Alors on attend. On attend que les chiffres montent. On attend que l’OMS lance un nouvel appel à dons. On attend que les médias s’intéressent à nouveau à la RDC, le temps d’un reportage.
Mais au fond, personne ne veut vraiment résoudre le problème. Parce que résoudre Ebola en RDC, ça voudrait dire affronter les groupes armés, réformer un État pourri, et admettre que la « communauté internationale » a échoué. Et ça, personne n’en a envie.
4 000 morts. Et ce n’est pas fini.