L’école de Mambasa a repris ses cours malgré l’Ebola. Pourquoi ?
Ce n’est pas une fiction. Mercredi dernier, un élève de l’école primaire de Lalia, près de Biakato-centre en Ituri, est mort de la fièvre hémorragique à virus Ebola. Pourtant, jeudi, les portes de l’établissement se sont rouvertes. Les enfants sont retournés en classe. Les professeurs aussi. Les parents ? Beaucoup ont refusé d’y envoyer leurs enfants. Mais l’école est restée ouverte.
Pourquoi ? Parce que le gouvernement local n’a pas fermé. Parce que les autorités sanitaires, selon des sources concordantes, n’ont pas donné l’ordre de suspendre les cours. Parce que dans une région où l’Ebola a déjà tué des centaines de personnes depuis 2018, on a appris à vivre avec. Même quand un enfant meurt sous vos yeux.
Le chiffre qui résume tout : 3 481. C’est le nombre de cas confirmés d’Ebola en Ituri depuis le début de l’épidémie actuelle, selon les derniers chiffres de l’OMS en date de septembre 2023. Parmi eux, 2 280 décès. Lalia, ce petit village près de Biakato, est au cœur de cette crise. Et pourtant, personne ne semble surpris.
Les parents fuient, l’école reste. Qui décide ?
Les enseignants de Lalia ont tenté de convaincre. Certains parents ont cédé. D’autres non. Ceux qui ont refusé d’envoyer leurs enfants ont été stigmatisés, selon des témoignages recueillis par des ONG locales. « On nous a dit que c’était de notre faute si nos enfants tombaient malades, parce qu’on ne les amenait pas à l’école », raconte un père, anonyme par peur des représailles. Pourtant, le risque est réel.
L’Ebola se transmet par contact direct avec les fluides corporels. Un élève infecté, des surfaces contaminées, des mains non lavées… Dans une école primaire, où les enfants se touchent, se serrent la main, partagent des crayons et des cahiers, c’est un terrain de jeu pour le virus. Mais fermer l’école ? Cela signifierait aussi fermer les marchés, les églises, les lieux où les gens se rassemblent. Et dans une économie locale déjà fragilisée par les épidémies successives, c’est un luxe que personne ne peut se permettre.
Le problème ? Personne ne prend la décision.
Ni le ministère de l’Éducation, ni le ministère de la Santé ne semblent avoir donné d’instructions claires. « On nous dit de continuer, mais sans protection », confie une enseignante. « On nous donne des masques, mais pas assez. Et personne ne nous explique comment éviter la contamination. » Résultat : les cours reprennent, mais dans un climat de méfiance. Certains parents ont commencé à boycotter l’école. D’autres ont simplement arrêté d’y envoyer leurs enfants.
Pourtant, l’Ebola ne disparaît pas parce qu’on ferme les yeux. Il se propage. Et dans un village comme Lalia, où les soins sont rares et les hôpitaux saturés, un seul cas peut tout faire basculer.
L’Ituri, terrain d’expérimentation sanitaire ratée
L’Ituri n’est pas un cas isolé. Depuis 2018, la province a connu plusieurs épidémies d’Ebola, chacune plus meurtrière que la précédente. Pourtant, les leçons ne semblent pas avoir été tirées. Pourquoi ? Parce que les solutions existent, mais elles coûtent cher.
- Des écoles équipées : masques, gel hydroalcoolique, aération des salles de classe. Coût ? Environ 5 000 dollars par établissement pour une mise aux normes basique. Or, le budget sanitaire de l’Ituri est déjà serré.
- Des campagnes de sensibilisation ciblées : expliquer aux parents que refuser l’école ne protège pas leurs enfants, mais les expose à d’autres risques. Coût ? Des volontaires et des imprimeries. Mais qui va payer ?
- Un suivi médical systématique : dépistage des élèves et du personnel avant la rentrée, puis tous les jours. Coût ? Des kits de test et des médecins. Encore une fois, qui va les fournir ?
La réponse est toujours la même : personne.
Le gouvernement congolais, submergé par les crises, peine à financer les mesures de base. Les ONG, comme la Croix-Rouge ou MSF, font ce qu’elles peuvent, mais leurs ressources sont limitées. Et les bailleurs internationaux ? Ils se désengagent progressivement, las de voir leurs fonds dilapidés dans des systèmes corrompus ou inefficaces.
Résultat : à Lalia, comme dans d’autres villages de l’Ituri, on improvise. On attend que la crise passe. On prie pour que ça ne touche pas sa famille.
Ce que personne ne dit : l’Ebola est devenu banal
À Kinshasa, à Goma, même à Bunia, l’Ebola ne fait plus la une. Les médias ont tourné la page. Les politiques aussi. « C’est une maladie des zones rurales, pas des villes », entend-on souvent. « Les gens là-bas sont habitués. »
Mais quand un enfant meurt dans une école, ce n’est pas « habituel ». C’est un signal d’alerte. Pourtant, à Lalia, personne ne semble s’en soucier.
Pourquoi ? Parce que l’Ebola, dans l’Ituri, c’est comme la pluie en saison des moussons : on sait que ça va arriver, mais on ne peut pas l’éviter. Alors on fait semblant de ne pas voir.
Le vrai problème, c’est que ça marche.
Les gens continuent à vivre. Les écoles restent ouvertes. Les marchés fonctionnent. L’économie, même précaire, tourne. Mais à quel prix ?
Chaque fois qu’un enfant meurt de l’Ebola dans une école, c’est un échec. Pas seulement sanitaire, mais humain. Parce que ça signifie qu’on a choisi de ne pas protéger les plus vulnérables. Qu’on a préféré ignorer le danger plutôt que de prendre des mesures coûteuses.
Et ça, c’est un choix. Un choix politique. Un choix économique. Un choix qui se paie en vies.
Lalia, épicentre d’une crise silencieuse
Si vous demandez aux autorités pourquoi l’école de Lalia n’a pas été fermée, elles vous répondront probablement par une litanie de justifications : « Il faut éviter les rassemblements, mais il faut aussi éviter la déscolarisation », « Les parents doivent comprendre les risques », « Nous faisons de notre mieux avec les moyens que nous avons ».
Mais la réalité est plus simple : personne ne veut assumer la responsabilité.
Fermer l’école, c’est admettre l’échec. C’est reconnaître que les mesures de prévention ne suffisent pas. C’est avouer que l’Ebola, en 2024, reste une menace incontrôlable dans une province où les infrastructures sanitaires sont quasi inexistantes.
Pourtant, c’est exactement ce qu’il faudrait faire. Pas pour les enfants de Lalia seulement, mais pour tous ceux qui, dans l’ombre, continuent de mourir parce que personne ne veut prendre le risque de les sauver.
*La question n’est pas : « Peut-on garder les écoles ouvertes ? »
La question est : « Combien de vies faut-il encore perdre pour que quelqu’un décide d’agir ? »
Ce que ça signifie pour l’avenir
Lalia n’est qu’un exemple. Mais c’est un symbole. Un symbole de l’échec des politiques sanitaires en RDC, où l’Ebola est devenu une fatalité. Une fatalité que les autorités acceptent, parce que c’est moins cher que de lutter.
Si rien ne change, les écoles resteront ouvertes. Les enfants continueront à mourir. Et les parents, eux, auront le choix : soit ils envoient leurs enfants au risque de les perdre, soit ils les gardent à la maison et les condamnent à une autre forme d’échec.
La vraie crise, ce n’est pas l’Ebola. C’est l’indifférence.
Et elle, personne ne semble vouloir la combattre.