Pourquoi le Maroc mise sur des drones autonomes ?
Le Maroc n’est pas un pays en guerre. Officiellement, du moins. Pourtant, depuis quelques années, Rabat investit dans des technologies militaires qui ressemblent étrangement à celles utilisées par des États en conflit. Ballistic Defense System n’est pas la première entreprise marocaine à développer des drones armés. Mais elle est la première à afficher aussi clairement sa philosophie : neutraliser. Pas capturer. Pas désarmer. Neutraliser. Le terme est choisi. Il évite le mot tuer, trop brut. Il suggère une logique froide, presque mécanique. Comme si la décision était déjà prise avant même que l’engin ne décolle.
En 2023, le Maroc a importé pour 1,2 milliard de dollars d’équipements militaires, selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). Une partie de cet argent finit dans des programmes locaux. Les drones, justement, sont une spécialité nationale. Le pays en compte déjà des centaines, certains capables de transporter des charges explosives. Mais ceux de Ballistic Defense System ont une particularité : ils sont conçus pour agir seuls. Pas besoin d’un opérateur humain à des milliers de kilomètres. L’algorithme décide. Et exécute.
Pourquoi ce virage ? Deux raisons. D’abord, le coût. Un pilote de drone coûte cher. Un salaire, une formation, une logistique. Un drone autonome, lui, ne demande qu’à être programmé. Ensuite, la rapidité. Dans un conflit asymétrique, chaque seconde compte. Si un ennemi apparaît à la frontière, un drone humain met du temps à réagir. Un drone autonome agit immédiatement. Pas de débat. Pas de remords. Juste l’efficacité.
Mais il y a un problème. Le Maroc n’est pas en guerre. Du moins, pas officiellement. Alors contre qui ces drones sont-ils censés servir ? La réponse, Fahd Laamoumi ne la donne pas. Il parle de menaces hybrides, de défense territoriale, de scénarios complexes. Des formules toutes faites. Derrière, il y a peut-être le Sahara occidental. Peut-être les tensions avec l’Algérie. Peut-être autre chose. Personne ne sait vraiment. Et c’est ça, le vrai sujet.
L’algorithme décide, l’homme obéit
Le 15 mars 2024, un rapport de l’Union of Concerned Scientists (UCS) alertait sur la prolifération des drones autonomes en Afrique. Le Maroc n’y était pas cité nommément, mais les exemples étaient là : des États qui achètent des systèmes sans se soucier des règles de guerre. Parce que quand un drone agit seul, qui est responsable ? Le programmeur ? Le client ? Le gouvernement ?
Ballistic Defense System répond que ses drones respectent les principes de proportionnalité. Traduction : ils ne tuent pas au hasard. Ils ciblent des objectifs prédéfinis. Mais qui définit ces objectifs ? Un général ? Un algorithme ? Un contrat signé dans le secret ?
Prenons un exemple concret. En 2021, l’armée marocaine a utilisé des drones pour surveiller la frontière avec l’Algérie. Rien de nouveau. Mais en 2023, des sources proches du dossier ont évoqué des incidents près de Guerguerat. Des véhicules suspectés d’appartenir à des groupes armés auraient été neutralisés. Sans confirmation officielle. Sans enquête publique. Juste des rumeurs. Et des drones qui, désormais, peuvent le faire sans intervention humaine.
Le vrai danger, ce n’est pas la technologie en elle-même. C’est ce qu’elle permet de faire sans que personne ne bronche. Parce qu’un drone autonome, ça ne pleure pas. Ça n’hésite pas. Ça obéit. Et si personne ne contrôle qui donne l’ordre, alors la machine devient un outil de plus dans un jeu où les règles sont déjà floues.
Le business des drones, entre silence et opportunisme
Ballistic Defense System n’est pas une entreprise d’État. C’est une startup. Et comme toute startup, elle a besoin de clients. Le Maroc est un marché porteur. L’Afrique aussi. En 2023, le marché africain des drones militaires était estimé à 1,8 milliard de dollars, selon Jane’s Defence Weekly. Et il grossit. Parce que les États africains ont un problème : ils veulent se défendre, mais ils n’ont pas les moyens de former des armées classiques. Alors ils achètent des drones. Des drones qui tuent. Des drones qui, parfois, tuent des civils par erreur.
Fahd Laamoumi ne cache pas son ambition : exporter. Pas seulement en Afrique. Partout où il y a une demande. Le Moyen-Orient, l’Asie, même l’Europe. Parce que la technologie est là . Et que les règles, elles, sont en train de changer.
Le problème, c’est que personne ne sait vraiment comment ces drones seront utilisés. En théorie, ils sont conçus pour des menaces militaires. En pratique, ils pourraient servir à autre chose. À réprimer des manifestations ? À traquer des dissidents ? À faire pression sur des voisins ? Les exemples ne manquent pas. En Turquie, les drones ont été utilisés contre des Kurdes. En Libye, contre des civils. Au Yémen, contre des rebelles… et des hôpitaux.
Ballistic Defense System assure que ses drones sont éthiques. Mais l’éthique, ça se mesure comment ? Avec un comité de déontologie ? Une charte signée ? Ou juste avec le bon vouloir de ceux qui appuient sur le bouton ?
Ce que ça change pour les prochaines guerres
En 2019, un rapport de l’ONU alertait sur les armes autonomes. Aujourd’hui, elles existent. Et elles se vendent. Pas comme des armes classiques. Pas comme des missiles. Mais comme des systèmes de défense. Des boîtes noires volantes, programmables, indestructibles. Parce qu’une fois activé, le drone fait ce pour quoi il a été conçu. Peu importe le contexte. Peu importe les conséquences.
Le Maroc n’est pas la première nation à jouer avec ces technologies. Israël l’a fait avant lui. Les États-Unis aussi. La Chine encore plus. Mais ce qui est nouveau, c’est l’approche commerciale. Ballistic Defense System ne vend pas des drones. Elle vend une solution. Une solution clé en main. Pas besoin d’expertise locale. Pas besoin de formation longue. Juste un contrat, une livraison, et hop : le client a son arme autonome.
Et c’est là que ça devient dangereux. Parce que quand une technologie devient une commodité, les États n’hésitent plus. Ils achètent. Ils utilisent. Ils nient. Et personne ne les arrête.
En 2024, le Maroc a testé son drone. Il a marché. Maintenant, il faut voir qui va l’utiliser. Et contre qui. Parce que dans ce genre d’histoire, il n’y a jamais de gagnants. Juste des victimes. Et des ingénieurs qui, quelque part, se disent que leur création est utile.
La prochaine étape ? Personne n’en parle
Le 12 novembre 2023, Ballistic Defense System a annoncé son premier test réussi. Pas de détails. Pas de vidéo. Juste un communiqué laconique. Comme si l’événement était trop banal pour en faire tout un plat. Pourtant, ça change tout. Parce que quand un drone peut tuer sans que personne n’ait à appuyer sur une gâchette, la guerre entre dans une nouvelle ère.
Une ère où les décisions ne sont plus humaines. Où les erreurs ne sont plus imputables. Où la violence devient un processus automatisé.
Le Maroc avance. Les autres suivront. Parce que dans ce domaine, l’innovation n’a pas de limites. Juste des conséquences.
Et personne ne semble vouloir en discuter.