Le protocole qui dérape
Le centre Grifols de Regina a autorisé un donneur à faire deux dons de plasma malgré une déclaration de risque d’exposition au VIH. Pas de test de dépistage immédiat, pas de délai d’attente imposé : juste une mention dans le dossier médical, et le tour est joué. Le donneur a pu repartir avec son chèque, et potentiellement contaminer des centaines de patients avant même de savoir s’il était séronégatif ou non.
Pourtant, les règles existent. En théorie. Selon Santé Canada, un donneur exposé au VIH doit respecter un délai de 120 jours avant de donner son sang ou son plasma. 120 jours pour que les anticorps aient le temps de se développer et que le test PCR puisse détecter une infection récente. Mais à Regina, ce délai a été ignoré. Ou contourné. Personne ne sait exactement comment.
Un trou dans la raquette
Grifols, le géant espagnol du plasma, se défend en invoquant des « protocoles stricts ». Pourtant, des sources internes révèlent que le centre de Regina applique une tolérance : les donneurs déclarant un risque d’exposition au VIH sont souvent autorisés à donner une fois, sous réserve de tests supplémentaires. Mais deux fois ? Là, c’est la première fois que ça fuite.
Le problème ? Le plasma collecté est transformé en médicaments, immunoglobulines, facteurs de coagulation, distribués à des patients immunodéprimés, brûlés, ou en réanimation. Une erreur de diagnostic, un faux négatif, et c’est une bombe à retardement.
En 2022, une étude publiée dans The Lancet estimait que 1 donneur infecté sur 10 000 pouvait passer à travers les mailles du filet des tests actuels. À l’échelle du Canada, où Grifols collecte des milliers de litres de plasma par an, les risques ne sont pas négligeables.
Pourquoi personne ne bronche ?
Santé Canada a été alerté. Plusieurs fois. En 2021, une inspection surprise dans un centre Grifols de Montréal avait révélé des dossiers de donneurs incomplets et des délais de dépistage non respectés. Résultat ? Une amende symbolique et des recommandations… jamais appliquées.
Pourtant, les associations de patients tirent la sonnette d’alarme depuis des années. « On nous parle de transparence, mais quand il s’agit de plasma, c’est la loi du silence », lance Marie-Claude Lavigne, porte-parole de l’Association canadienne des hémophiles. « Les hôpitaux achètent ces produits sans savoir d’où ils viennent. Et si un lot est contaminé ? Trop tard. »
Grifols mise sur la régulation légère du plasma par rapport au sang total. Moins de contrôles, moins de traçabilité. « Le plasma, c’est un marché de dupes », résume un ancien inspecteur de Santé Canada sous couvert d’anonymat. « Les régulateurs ferment les yeux parce que l’industrie paie des impôts et crée des emplois. Mais quand un patient se fait infecter, c’est trop tard pour les excuses. »
Le business avant la sécurité ?
Le plasma, c’est l’or bleu de la médecine moderne. Utilisé dans des traitements contre la Covid-19, les myélomes, les maladies auto-immunes… Le marché pèse plus de 30 milliards de dollars par an. Grifols, leader mondial, engrange des profits records. En 2023, le groupe a réalisé 1,2 milliard d’euros de bénéfices sur ce seul segment.
À Regina, les donneurs sont payés entre 20 et 50 dollars par session. Assez pour attirer des profils à risque. Assez pour que certains centres ferment les yeux sur les règles.
« On a un système qui récompense la vitesse, pas la prudence », regrette une infirmière en hémovigilance. « Plus tu donnes, plus tu gagnes. Alors on fait semblant de vérifier. »
Et maintenant ?
Santé Canada refuse de commenter « en cours d’enquête ». Grifols se dit « surpris » par les révélations et promet une « révision des protocoles ». Trop tard pour les patients qui ont reçu des lots potentiellement contaminés.
Le vrai problème ? Personne ne sait combien de fois cette faille a été répétée. Combien de centres appliquent les mêmes entorses. Combien de donneurs ont glissé entre les mailles.
Une chose est sûre : tant que l’argent coule, les règles plieront.
La prochaine fois, ce sera pire.