**Un écran. Une vidéo. Un enfant qui court, les bras en l’air, avant que l’obus ne l’emporte. Pas un cri. Pas de musique. Juste le bruit sourd de l’explosion, et après, le silence. C’est comme ça que commence Naza. Pas en voix off, pas en commentaire moralisateur. Juste ça : l’image, crue, sans fard. Le film sort ce week-end, et il va vous hanter. Parce que ce n’est pas un documentaire sur la guerre. C’est un procès à charge, filmé en direct, avec des témoignages qui claquent comme des gifles. Et l’accusé, c’est Tsahal. L’armée israélienne, bien sûr. Mais pas celle des discours, pas celle des communiqués. Celle qui frappe. Celle qui tue. Celle qui, selon les réalisateurs Rachel Szor et Yuval Abraham, a commis des crimes contre des civils à Gaza avec une méthodologie si précise qu’elle en devient monstrueuse. Naza, ça veut dire « dommages collatéraux » dans le jargon militaire. Sauf que dans ce film, il n’y a pas de collatéral. Juste des morts. Juste des familles brisées. Juste des villages rayés de la carte parce que, officiellement, « il fallait bien cibler quelque chose ». Le problème, c’est que personne ne veut regarder en face ce que ça donne, sur le terrain. Tsahal, bien sûr, ne répond pas. Pas une interview, pas un démenti. Rien. Comme si le film n’existait pas. Ou comme si, au fond, ils savaient très bien que les images parlent d’elles-mêmes. Et vous, vous allez les voir. Parce que Naza, c’est pas que des images. C’est une enquête. Une enquête qui commence par des chiffres, mais qui finit par des visages. Des visages d’enfants. Des visages de mères. Des visages de pères qui n’ont plus rien à perdre, parce qu’ils ont tout perdu. Le chiffre que personne ne veut citer 1 500. C’est le nombre de morts palestiniens enregistrés par le ministère de la Santé de Gaza entre le 7 octobre 2023 et le 31 janvier 2024, selon l’ONU. Mais dans Naza, on ne parle pas de statistiques. On parle de Mohamed, 12 ans, tué alors qu’il jouait au foot près de son école. On parle de Leila, 8 ans, morte dans son lit parce qu’un obus a percuté sa maison à 3 heures du matin. On parle de familles entières vaporisées en une seconde, parce que, selon les rapports militaires, « la zone était suspecte ». Sauf que les zones suspectes, à Gaza, c’est souvent là où il y a des gens. Des gens qui n’ont rien à voir avec le Hamas. Des gens qui n’ont jamais tenu une arme. Des gens qui, simplement, vivent. Et Tsahal le sait. Parce que les réalisateurs ont eu accès à des documents internes, à des enregistrements de communications radio, à des plans de frappe annotés à la main. Des preuves. Des preuves qui montrent que les frappes « chirurgicales » promises par les généraux israéliens étaient, en réalité, des bombardements massifs, avec des marges d’erreur qui faisaient des centaines de mètres. Pas des erreurs. Des choix. Des choix politiques. Des choix militaires. Et des conséquences humaines qui, elles, sont bien réelles. Ce que le film ne dit pas, mais que tout le monde sait Naza, c’est aussi l’histoire d’un silence. Un silence international. Un silence médiatique. Un silence politique. Parce que parler de Gaza, aujourd’hui, c’est se faire traiter de « pro-palestinien », de « complotiste », de « négationniste ». C’est se faire censurer, boycotter, menacer. Les réalisateurs le savent. Ils l’ont vécu. Rachel Szor, une Israélienne de gauche, a dû quitter son pays après avoir commencé à travailler sur le projet. Yuval Abraham, un journaliste d’investigation, a vu ses sources se taire une à une, sous la pression des services secrets. Pourtant, ils ont tenu bon. Parce que le film, ils le devaient. Pas pour faire pleurer le monde. Pas pour obtenir des prix. Pour dire une vérité simple : à Gaza, on ne meurt pas par accident. On meurt parce qu’on est palestinien. Parce qu’on est au mauvais endroit, au mauvais moment, sous les bombes du mauvais camp. Et le pire, c’est que personne ne s’en surprend vraiment. Les ONG dénoncent. Les gouvernements condamnent. Les médias relaient. Mais au fond, tout le monde continue à regarder ailleurs. Pourquoi Tsahal ne répond pas ? Parce que répondre, ce serait admettre. Admettre que les images sont vraies. Admettre que les témoignages sont véridiques. Admettre que les documents sont authentiques. Et admettre ça, ce serait reconnaître une faute. Une faute morale. Une faute juridique. Une faute historique. Alors Tsahal se tait. Et le monde, lui, continue à discuter. À négocier. À trouver des « solutions ». Pendant ce temps, à Gaza, les enfants continuent de courir. Les mères continuent de pleurer. Les pères continuent de serrer les poings. Et les bombes continuent de tomber. Ce que le film change (ou pas) Naza ne va pas tout changer. Parce que les guerres, ça ne se gagne pas avec des documentaires. Ça se gagne avec des armes. Avec de l’argent. Avec des alliances. Avec des discours. Mais Naza, lui, peut faire une différence. Une différence minuscule, peut-être. Une étincelle. Parce qu’il force le spectateur à regarder. À vraiment regarder. Pas avec les yeux de l’émotion, mais avec les yeux de la raison. Avec les yeux de celui qui se demande : « Et si c’était ma famille, à moi ? Et si c’était mon enfant ? » Tsahal ne répondra pas. Les gouvernements ne bougeront pas. Les médias continueront à édulcorer. Mais vous, vous aurez vu. Vous aurez vu ce que le monde préfère ignorer. Et ça, c’est déjà quelque chose. La dernière image du film Elle est là , à la fin. Une image qui résume tout. Un enfant, assis par terre, dans les décombres de sa maison. Il a 10 ans. Il s’appelle Ahmad. Il regarde la caméra. Il ne pleure pas. Il ne crie pas. Il dit juste, très calmement : « Je veux rentrer chez moi. » Et puis l’écran devient noir. Pas de générique. Pas de musique. Juste le silence. Celui des morts. Celui des vivants qui n’osent plus parler. Celui de ceux qui, comme vous, viennent de voir. Et qui savent, maintenant, que le vrai scandale n’est pas Naza. C’est le monde qui l’a laissé sortir.