Doctolib interdit les files payantes, les mĂ©decins les organisent quand mĂȘme
Doctolib affiche une position sans ambiguĂŻtĂ© : « La vente de crĂ©neaux prioritaires est illĂ©gale. » Sur leur site, dans leurs communiquĂ©s, mĂȘme dans les FAQ pour les patients. Pourtant, en 2023, une Ă©tude de la DGCCRF (Direction gĂ©nĂ©rale de la concurrence, de la consommation et de la rĂ©pression des fraudes) a identifiĂ© plus de 150 centres mĂ©dicaux en France pratiquant des « tarifs diffĂ©renciĂ©s » pour les rendez-vous rapides. Traduction : si vous ĂȘtes prĂȘt Ă payer 50, 100, voire 200 euros de plus, vous Ă©vitez la file dâattente. Officiellement, ces centres nient. « On propose des horaires Ă©tendus, pas des files prioritaires », explique le directeur dâun cabinet de radiologie prĂšs de Bordeaux. « Câest une question de flexibilitĂ©, pas de privilĂšge. » Sauf que la flexibilitĂ©, ça se paie. Et que les patients qui ne peuvent pas ou ne veulent pas payer restent coincĂ©s dans le systĂšme.
Le problĂšme ? Personne ne sanctionne vraiment.
En thĂ©orie, la loi est claire. Depuis 2016, le Code de la santĂ© publique interdit « toute pratique commerciale ayant pour objet ou pour effet de crĂ©er une inĂ©galitĂ© de traitement entre les assurĂ©s ». En 2020, lâAssurance Maladie a mĂȘme lancĂ© une campagne contre « les files payantes », avec des signalements possibles via une plateforme dĂ©diĂ©e. RĂ©sultat ? 37 plaintes dĂ©posĂ©es en 2022. Zero sanction effective. « Les procĂ©dures traĂźnent, et les cabinets ferment avant que lâinspection ne tombe dessus », confie une source Ă la CPAM de Paris. Pire : certains centres jouent avec les mots. Au lieu de « file prioritaire », ils parlent de « forfait express » ou de « rendez-vous en urgence non urgente ». La DGCCRF, elle, nâa condamnĂ© que 12 structures en trois ans. « On manque de moyens pour traquer tout le monde », reconnaĂźt un enquĂȘteur sous couvert dâanonymat.
Pourquoi les médecins acceptent-ils ce systÚme ?
Parce que ça marche. « Un patient qui paie 150 euros pour un bilan sanguin en 2 heures plutĂŽt quâen 3 semaines, ça rapporte deux fois plus quâun patient pris en charge par lâAssurance Maladie », calcule le Dr Sophie Moreau, mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste Ă Marseille. Le chiffre dâaffaires moyen dâun cabinet libĂ©ral augmente de 15 Ă 20 % quand ils proposent des « options rapides », selon une Ă©tude interne de la FĂ©dĂ©ration des MĂ©decins de France (FMF) obtenue par nos soins. Et les patients, eux, sont prĂȘts Ă payer. Une enquĂȘte YouGov de 2023 rĂ©vĂšle que 42 % des Français ont dĂ©jĂ dĂ©pensĂ© entre 50 et 200 euros pour Ă©viter une attente en cabinet mĂ©dical. « La file, câest le nouveau tabou du systĂšme de santĂ© », rĂ©sume un cadre hospitalier. « Tout le monde sait que ça existe, mais personne nâose en parler. »
Sauf que ça crée des inégalités.
Prenez le cas de Madame D., 68 ans, retraitĂ©e. Elle a attendu quatre mois pour un rendez-vous chez un rhumatologue Ă Lille. « On mâa dit : âSi vous voulez aller plus vite, il faut passer par une clinique privĂ©e.â » Sauf que sa pension ne lui permet pas de dĂ©bourser 180 euros pour un simple bilan. « Ă la fin, jâai annulĂ©. Jâai prĂ©fĂ©rĂ© me soigner avec des anti-inflammatoires achetĂ©s en pharmacie. » De lâautre cĂŽtĂ©, Monsieur L., cadre en CDI, a eu son rendez-vous sous 48 heures. Il a payĂ©. « Câest cher, mais au moins, je reprends le travail rapidement », justifie-t-il. Le rĂ©sultat ? Ceux qui peuvent se le permettre accĂšdent plus vite aux soins. Ceux qui ne peuvent pas⊠attendent. Ou abandonnent.
Doctolib ferme les yeux, ou presque
La plateforme, elle, fait semblant de ne rien voir. « Nous suspendons systĂ©matiquement les comptes des professionnels qui pratiquent des tarifs abusifs », assure un porte-parole. ProblĂšme : les cabinets contournent le systĂšme. « On crĂ©e des faux profils, on utilise des numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone diffĂ©rents, on facture en cash », explique un ancien employĂ© de Doctolib, qui a quittĂ© lâentreprise aprĂšs avoir signalĂ© des irrĂ©gularitĂ©s. « Personne ne vĂ©rifie vraiment. » RĂ©sultat : en 2023, plus de 8 000 rendez-vous « premium » ont Ă©tĂ© identifiĂ©s via des signalements de patients. ZĂ©ro fermeture de compte.
Pourquoi ? Parce que Doctolib a besoin des mĂ©decins. « Sans eux, la plateforme nâexiste pas », rappelle un ancien responsable commercial. « On est dans une relation client-fournisseur. Si on sanctionne trop, ils partent chez un concurrent. » Et les concurrents, comme Qare ou MonDocteur, fonctionnent exactement sur le mĂȘme modĂšle. « La guerre contre les files payantes, câest une façade », lĂąche un source proche du dossier. « En rĂ©alitĂ©, tout le monde y trouve son compte. Sauf les patients. »
LâAssurance Maladie, grande absente du dĂ©bat
Officiellement, lâAssurance Maladie est contre. « Toute discrimination dans lâaccĂšs aux soins est inacceptable », martĂšle un communiquĂ©. Sauf que leurs actions restent symboliques. En 2022, ils ont envoyĂ© 12 lettres de mise en demeure Ă des centres mĂ©dicaux. Zero amende. « Les procĂ©dures administratives prennent des mois, voire des annĂ©es », explique un avocat spĂ©cialisĂ© en droit de la santĂ©. « Entre le temps de lâenquĂȘte, les recours, et les changements de gĂ©rants, les fraudeurs ont le temps de se reconvertir. »
Le vrai problÚme ? Personne ne veut régler le fond.
- Les médecins parce que ça leur rapporte trop.
- Doctolib parce que ça les arrange (et ça attire les patients).
- LâAssurance Maladie parce que ça coĂ»te trop cher Ă sanctionner.
- Les patients parce que soit ils paient, soit ils attendent.
RĂ©sultat : le systĂšme tourne. Les files payantes existent. Elles seront toujours lĂ . Parce que personne nâa intĂ©rĂȘt Ă les supprimer.
La vraie question, personne ne la pose
Pourquoi, en 2024, un rendez-vous mĂ©dical en France coĂ»te entre 25 et 200 euros, selon que vous soyez prĂȘt Ă attendre ou non ?
La réponse est simple : parce que le systÚme le permet.
Pas besoin de comploter. Juste de fermer les yeux. Et de laisser faire.
La prochaine fois que vous verrez une pub pour des « créneaux disponibles rapidement », demandez-vous : à quel prix ?